40 ans de lutte à Notre-Dame-des-Landes

Souvenances d’une vie en contribution à la lutte contre l’aéroport

C’est un enfant de la terre. Un paysan en lutte. Un camarade qui restait dormir dans les usines en grève. Un militant qui n’écoutait pas les grands discours en 68. Un homme consterné par la gauche au pouvoir en 81. Un « otage du nucléaire ». Un passionné qui fabrique encore du commun. Un monsieur de 77 ans qui habite avec sa femme dans sa ville de toujours. Il dit en somme que si un aéroport n’a aucune racine, la résistance a elle un héritage.

Texte paru dans Z4

À quelques bancs de supermarchés à l’est de Nantes, Couëron effleure la Loire encore inachevée. Le fleuve s’enfonce alors dans l’estuaire, cahoté par l’océan proche et ses ondes de marée qui se dispersent en amont. Près des quais, au sud, un trait de pierre comme un phare surveille la ville au passé rural et ouvrier, convertie en dortoir courtisé de la « métropole » nantaise. Ce soir, la tour à plomb de Couëron se découpe, grave et douloureuse devant le soleil bas. Sa mémoire à l’évidence perdue dans les puissants nuages rougis des crépuscules de mai.

Au nord, ce sont des rails qui longent la ville. Et quelque part, une petite maison derrière deux minces bouleaux. Denise sort le cochon du four.

Les pommes de terre viennent du jardin, annonce son mari.

C’est toujours dans le jardin que ça pousse les pommes de terre, remarque Denise, amusée.

Non, et Paul jette un regard vers la fenêtre, souvent dans les usines.

Le sol perdu

La ville est désormais lourde, urbaine, pavillonée. Couëron grandit, dit la mairie, et se voit comme le « trait d’union de la Métropole Nantes-Saint-Nazaire 1 ». « Cette année, assure Paul, sont partis 120 hectares de culture pour urbaniser, moitié en zone industrielle, moitié en zone résidentielle. C’est un record. Ah ça, les promoteurs sont là. »

Les ouvriers, eux, s’en sont allés. Au début du siècle, plusieurs milliers de Polonais, de Russes et d’Italiens débarquèrent par ici. Selon Denise, « Couëron, c’était beaucoup l’usine ». À l’époque, la tour de plomb n’est pas encore un monument historique classé, pas encore déguisée en nouvel espace culturel municipal 2. Non, du haut de la tour rose, le plomb chute en fines gouttelettes sphériques refroidies dans un bac d’eau. Des plombs pour trouer bécassines et canards, des larmes de métal pour la guerre.

L’usine, devenue Tréfimétaux et modernisée dans le cuivre et l’aluminium, disparaîtra en 1988. La capitulation saignante d’un long combat commencé treize ans plus tôt, quand l’entreprise emploie encore 600 ouvriers. Denise évoque douze femmes inculpées pour la séquestration du directeur en 1975 3.

Les paysans ont disparu, eux aussi. « Y a pu de ferme », expire-t-elle. Ils étaient 160 il y a cinquante ans. « À leurs retraites, enrage Paul, ils vendent leur maison à des bourges, leur terre à des bourges qui y mettent des chevaux. Leurs enfants n’y ont pas le droit. Avant, on gardait la terre de génération en génération. Maintenant, les paysans peuvent plus habiter dans la campagne. Ils habitent en HLM, dans les immeubles. Sauf les très gros, bourrés de subventions… »

Paul et Denise n’ont jamais été propriétaires. « Jamais le moindre centimètre de terrain, jamais aucun bâtiment, on a toujours refusé. » En 1960, le jeune couple trouve une petite ferme à louer, « à côté d’un frangin à moi qui était en ferme avec une frangine à Denise ». Paul jette une main en arrière. « On habitait là-bas, derrière la butte, de l’autre côté. La ferme, on la voit presque d’ici. » Denise : « On avait des petites pondeuses. » Et des vaches.

Nés à Couëron, Paul et Denise ont grandi à cent mètres l’un de l’autre. « On est toujours restés dans le coin. On vient de deux familles voisines, avec chacune huit enfants. Gosse, on travaillait à la ferme chaque jour, avant l’école et après. Moi, j’ai attrapé la première hernie que j’ai eue, à trois ans, à charger de la betterave ».

Un jour, des artisans de Couëron, un charcutier et un marchand de vin, viennent rencontrer les jeunes adolescents. « Ils voulaient nous prendre en apprentissage, se rappelle Paul. Ah ça, on s’est sauvé ! Et vite ! Et tous ! Petits, on voulait déjà la ferme, rien d’autre. » Les racines sont profondes. « J’ai baigné là-dedans, la campagne, les animaux. Loin de la nature, on est loin d’être encore un homme. L’idée, ce n’est pas juste de conserver la terre comme elle est, c’est de continuer à progresser avec elle. »

Les auteurs officiels du monde n’ont pas les mêmes résolutions, où la terre recule surtout et sur à peu près tout. Paul, lui, ne s’y résout jamais. Même pas au bout d’une vie habitée par l’expansion persistante des villes. « Ça m’arrache les tripes. À Couëron, j’ai labouré tous les terrains. Je les connais tous. Je peux te dire où sont les cailloux dans chaque champ. Quand j’ai une parcelle de terre que j’ai faite ou bien même d’autres dans la commune, et que je la vois partir en résidence secondaire ou quoi, et ben à chaque fois je suis deux nuits sans dormir. »

Ensuite, le temps soigne un peu la déchirure dans l’oubli. « Je m’y fais à force. Et puis ça passe à une autre terre, et encore une autre. Et ça grignote dans ma tête. »

Communion des luttes

La nuit se verse au-dehors. Un train rase les murs, fuyant dans le soir. Comme pour interdire au silence de parler à sa place, Paul colmate ses phrases de détails, d’annotations. Deux mots s’infiltrent, obsédant un demi-siècle d’histoire personnelle, deux mots ou deux mondes que l’époque a dissolu, mais que Paul conserve fidèlement, soudés, indissociables, témoins de l’unité perdue des paysans et des ouvriers.

« On allait dans les luttes, dit-il. On occupait l’usine avec les ouvriers. Parfois, on restait les nuits. Et puis on distribuait du lait, des œufs, des poules, des légumes, pendant un mois, deux mois. Souvent, c’était gratuit, parfois au prix de production. »

Au début des années 1960, ils sont une dizaine de Couëron à nourrir ainsi la cause autour de Nantes, comme de nombreux paysans en Loire-Atlantique, issus souvent comme Paul de la JAC (Jeunesse agricole catholique) et regroupés en syndicats de paysans en lutte. Précisément, le parcours de Bernard Lambert, resté comme la figure et la gueule des mouvements « Paysans travailleurs » dans l’Ouest. Lambert, qui orchestrera « le mariage des Lip et du Larzac » quelques années plus tard, est l’auteur en 1970 de Paysans dans la lutte des classes, une bible dans son genre pour ces jeunes de la campagne qui se déplacent en masse du catholicisme social vers le socialisme 4.

Selon Paul, « unité de classe et actions autogérées », étaient les deux hypothèses politiques qui réunirent ainsi les colères entre ville et campagne. C’est aussi, en l’occurrence, la ligne cardinale de la CFDT, proche du PSU (Parti socialiste unifié), qui revendique alors autogestion et lutte des classes – ce que la violence de sa dérivation contemporaine rend tout juste immémorial.

« La CFDT faisait pas mal de lien, admet Paul. Elle était alors très ouverte vis-à-vis du milieu paysan. » Un calcul cohérent, puisque la plupart des ruraux partis travailler à Nantes s’y sont syndiqués. « Les gars de la ville venaient eux aussi souvent pour donner des coups de main aux paysans. Ils faisaient les foins. Ils participaient aussi à nos occupations. »

Paul y songe à haute voix. « On avait des comités de grève, ça fonctionnait bien. C’était des luttes dures, mais on était nombreux. Ah ça, oui ! Dans ces années-là, ça remuait la bagarre ! Hou bondiou, ça ! Comité de lutte et puis vas-y que j’te… ! Et puis on s’est fait tabasser. Tous ces combats-là n’ont pas terminé en grandes victoires. »

Mai rien

Les années 1950 sont lugubres pour les campagnes, déjà inclinées à une hausse de production par la guerre. La mécanisation se propage avec les engrais, les cultures céréalières – plus rentables – se développent, l’avidité des plus grandes exploitations asphyxie déjà les autres. Et la PAC dilate bientôt la plaie. « Après notre mariage avec Denise, confie Paul, on a flirté avec ça, le productivisme. À la JAC, c’était un peu notre mobile : comment se libérer, travailler différemment. On devait rompre avec le traditionnel, tout ce qui faisait trop de travail. Il fallait faire des choses plus… je sais pas quoi… plus libérateur. »

Il faut quelques années aux premières séquelles sociales pour fissurer, chez quelques-uns, la fabulation du progrès technique. L’analogie avec la classe ouvrière est tristement facilitée par la prolétarisation des jeunes paysans. Ils lient ainsi leurs destins à celui des camarades à l’usine. « On imaginait retourner ensemble les bases de la société, dit Paul. Nous, on était partis dans un mouvement révolutionnaire qui culbute la charrette. On y croyait et on était mouillés jusqu’au cou. »

Un train passe. Mai-68 aussi. Si Nantes demeure un fanion de l’histoire officielle, avec le Conseil de Nantes et le débrayage initial le 14 mai de l’usine Sud-Aviation à Bouguenais, tout près de Couëron, Paul ravale le mythe, poliment. « Avant 68, on menait déjà des luttes ouvrières, et des luttes sur le foncier et contre la répression, et ça a continué après. »

Étudiants, paysans et ouvriers se rencontrent. De grandes assemblées ont lieu à la fac. « Mais c’était surtout des grands discours de ténors. Nous, ont était pas trop là-dedans, on était à quelques réunions, mais pas beaucoup. Il fallait être de la CFDT, tu vois, avec les grands chefs qui causent pendant une heure, deux heures, des politiques, quoi. On y allait pas, nous, on était sur le terrain. »

Mai file. « Les ténors ont décidé de lancer Mai-68 et puis ils ont décidé de l’arrêter ; quand ils ont plus voulu prendre le pouvoir avec le PC… »

Pendant longtemps, Paul participe ensuite activement au Secours rouge, très actif contre la répression de classe. Il conserve également un lien continu avec des étudiants maos. « Ils sont venus par chez nous en 69-70 », raconte Paul.
Les maoïstes, qui réservent aux paysans un destin révolutionnaire capital, « devaient aller à la campagne, alors on a ouvert nos portes ». « C’était des gens de l’université », se souvient Denise, encore amusée aujourd’hui par ces intellectuels, qui « continuaient leurs études après 25 ans ». « Une fois, on a pris des vacances et les Maos ont gardé la maison, les vaches et tout ça. »

Paul : « J’ai jamais voulu choisir une idéologie, j’étais un peu au-dessus. Les léninistes… Les pas-léninistes… Y a des anars qui étaient probablement assez maos à ce moment-là. L’important, pour moi, il est pas là. Ce qui compte, c’est : “Est-ce qu’on a des choses à faire ensemble ?” Oui ? Alors, on discute et on y va ! »

La saison rose

Quelque chose va s’évanouir à la fin des années 1970. Un peu plus que sa possibilité, l’espoir même du changement va mourir dans la victoire de la gauche en 1981. « On a été trahis, constate Paul. Les gens du PS nous ont dit : “Si vous voulez que les choses changent, battez vous plus comme ça, battez vous… Votez Mitterrand !” » Lui n’a jamais penché socialiste, mais « les chefs des paysans travailleurs, ils sont rentrés au PS et ils sont toujours élus, ces cons-là ».

Le vent tourne dès 1978. La CFDT se recentre après l’échec de l’union de la gauche aux législatives. « Rocard était dans le coup. Il était parti du PSU et a trainé une bonne partie des militants au PS ». Paul, lui, a quitté le navire depuis plusieurs années : « J’étais rentré au PSU, mais je suivais pas trop ses consignes. Si bien qu’à un moment d’temps, les gars du PSU, ils ont dit : “Ben, on t’invite plus parce que c’est vrai que t’es pas d’accord avec nous !” »

Ce changement d’époque est symbolisé par une lutte foncière qui tourne mal. Un long combat qui réunira ouvriers et paysans pendant des mois, avec des occupations quotidiennes contre un propriétaire ayant viré son fermier. « Ça tenait, mais à la fin, les flics nous ont littéralement massacrés. » Les anciens camarades rangés au Parti socialiste promettent alors « de trouver une ferme ». Si Miterrand passe.

1981. Rien. « On a reconvoqué tous ces gars-là et nous v’là partis chez le ministre. On arrive à Paris. On demande la mère Cresson. On patiente une heure, puis on rentre finalement. T’aurais vu ces grandes pièces avec des lampadaires grands de trois mètres de haut. Là, un bonhomme, bien sage. On raconte… Au bout d’une demi-heure, il dit : “J’ai noté, je vais en parler à mes supérieurs, vous aurez une réponse.” Je dis : “Ben non, on veut le ministre, on bouge pas.” Et puis les quatre gars qui étaient avec moi, au bout de trois quarts d’heure, c’est eux qui m’ont pris par la manche pour m’emmener dehors. Des copains ! À cette époque-là, ils n’étaient pas encore tous rentrés au PS. » Maintenant ils y sont tous. « Quand je les recroise, encore aujourd’hui, je leur demande : “Est-ce qu’elle est venue la réponse ?” »

La migration socialiste de nombreux paysans et ouvriers en lutte boucle brutalement une quinzaine d’années de solidarité dans la région. « La période Mitterand, ça a été la cata’. On avait carrément toute la gauche contre nous, avec toutes les organisations satellites, les associations syndicales ou familiales. On a eu la droite contre nous, mais on a eu la gauche tout pareil. Ils nous ont cerclés. Ils nous ont fait passer pour des casseurs, des démolisseurs, des gens qui voulaient pas que ça change. »

Carnet pour demain

Paul reprend un bout de viande. « Un cochon de la famille », glisse Denise. Depuis une quinzaine d’années, « un gars et une fille à nous » ont repris leur ferme de toujours, « celle qu’on voit d’ici ». « Ils sont en GAEC 5, avec conjoints et associés. Y en a qui font des vaches, les autres font les poules. Ils ont séparé l’activité », explique Paul. « Nous, à l’époque, on travaillait en groupe, de manière solidaire, partagée. Autrement, la ferme, elle aurait capoté parce qu’on était plus de temps à la lutte qu’à la ferme. »

Après 81, Paul demeure un inlassable militant, même si le jeu politique a évolué. Le consentement au capitalisme de la gauche au pouvoir a troublé les anciennes connivences de classes, marginalisé la critique. Pour ceux qui résistent encore à Couëron et dans la région, les luttes paysannes se réduisent au dépannage, à l’entraide nécessaire à ceux dans la galère. SOS Paysans prend le relai.

« On n’a jamais retrouvé l’unité avec les ouvriers. Alors on a continué les luttes, mais avec des collectifs un peu plus écolos ou d’extrême gauche ». Il y a l’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, latente. Mais surtout, depuis 1976 la lutte contre le projet de centrale prévu au Pellerin a débuté, sur la rive sud de la Loire, en face de Couëron. « À 20 ans, on menait déjà des actions contre le nucléaire. Vers 1965, on avait fait des inscriptions anti-nuc’ sur l’église. Le curé nous a dénoncés. On a été foutus à la porte. Depuis ce temps-là, je me suis plus trop soucié de religion… »

En 1977, trois ans avant Plogoff, les « gars du Pellerin » s’opposent déjà aux estafettes venues encadrer l’enquête publique. Trois jours plus tard, la caravane d’État s’attarde à Couëron. « Nous v’là à la mairie. Le flic qui était là, on lui dit : “Tu t’en vas !” On amène le dossier sur la place de la mairie. Puis on l’a brulé publiquement, devant tout le monde, même les flics. » Le lendemain matin, à six heures, Paul, un frère et trois autres camarades sont arrêtés. Les « cinq otages du nucléaire » feront moins d’un mois de prison, à Nantes puis Rennes. « J’étais en cellule avec le frangin. Ils avaient pas pris le bon, lui n’avait rien fait. Ils ont bien vu qu’ils s’étaient gourés, mais ça leur était bien égal. Ils ont jamais voulu le reconnaître. »

La consultation se termine avec 30 000 « non » et seulement 95 « oui ». Conséquence élégante : l’avis est favorable. La lutte se prolonge. Deux jours avant son élection, Mitterrand, en meeting à Nantes, annonce triomphalement qu’« il n’y aura pas d’ouverture de nouveaux chantiers nucléaires, en particulier au Pellerin, dont le choix suscite une opposition unanime ». Le projet de centrale à Plogoff est lui aussi abandonné devant la profonde résistance populaire.
Mais la victoire du Pellerin est toute relative. Dès 82, le gouvernement Mauroy autorise EDF à étudier l’option nucléaire au Carnet, non loin, toujours en Basse-Loire. Le début d’une interminable lutte, irrégulière, mais parfois violente, au rythme des manœuvres politiques successives. « Y a pas toujours eu la bagarre, mais on y a passé des semaines. Mitterrand avait promis que ça se ferait pas au Pellerin, mais ils ont voulu le refaire dix kilomètres plus loin, et toujours Mitterrand. » Paul n’a qu’une seule gratitude envers le président socialiste. L’indolence de la répression. « Des camions ont été brûlés, pas mal de trucs saccagés, et tout le monde était à tête découverte. Les flics reculaient sur des kilomètres. Mais il n’y a jamais eu trop d’inculpés. Ils savaient bien qui faisaient les coups, mais le PS voulait pas être emmerdé, alors y avait pas de plainte. »

En 1997, l’histoire se conclut enfin. Jospin renonce. Note pour demain : « Même quand tous les maires étaient pour, on a réussi à faire tout basculer. »

Paul sourit. Un clin d’œil peut-être. Le repas est terminé. Un dernier train dans son dos. « Tiens, j’ai pris une crampe sur le bord de la chaise. » À Denise : « Faudrait que j’aille bêcher un petit peu, ça irait mieux. »

Et au bout, un jardin…

Le lendemain, l’aube est bleue, aiguë, démesurée. Tant, qu’à midi, le ciel se bariole sagement. Mai demeure distant et frais.
À Couëron, quelque part, il y a un chemin de tuile. Et au bout, la terre vit. Une intention continue. Comme si une certaine histoire populaire de Nantes résistait un peu à l’oubli, sur quelques hectares d’expérience collective, un jardin commun comme une suture à l’époque 6. Paul n’est jamais loin. Pieds nus entre les tomates et les cives, chaque jour, les mains dans le cœur, la terre sur la main, toujours quelque chose à partager.

Le lieu a une douzaine d’années et des centaines de « gens de la ville » ont planté ici un peu plus que des légumes, souvent quelques racines tenaces.

Le jardin est, lui, né dans les flammes. Celles de la ferme de Denise et Paul, incendiée le jour du mariage de leur fils, en juin 97. Un voisin aurait fait le coup, exaspéré de voir la famille s’opposer inlassablement à la spéculation et l’urbanisation. « On avait participé activement au mouvement des chômeurs, précise Paul. On avait soutenu, occupé, on alimentait en marchandise. » Comme au bon vieux temps. « Ces gens-là, après, ils sont venus nous aider à relever la ferme. À la fin, on a dit : “Qu’est-ce qu’on fait ensemble ?” Il y a eu cette idée de jardin collectif. On a fait des réunions, on a occupé la mairie, on a fait du barouf. »

Après de longs mois vains, le collectif finit par trouver un joli terrain, un peu vallonné, boisé, idéal. « Ça n’a pas été simple avec les paysans. Le dialogue avec les gens de la ville n’est plus très facile. Tant que c’est un soutien aux luttes, ça passe, mais lorsqu’il faut faire un truc vraiment pratique entre nous, et bien c’est beaucoup plus dur. Et c’est un peu le problème qui se pose à Notre-Dame-des-Landes. »

Pistes contre piste

Paul retire sa casquette. On y arrive. Un demi-siècle de luttes sociales, paysannes, ouvrières, antinucléaires, contre la répression, la spéculation, l’urbanisation, et puis là, obstinée, à quinze bornes au nord de Couëron, l’avant-poste du pire, la vieille ordonnance périmée d’un aéroport international à Notre-Dames-des-Landes.

Il reste calme, impavide. Les événements usent pourtant parfois sa bienveillance. « La résistance aurait dû commencer il y a cinq ans. Et on l’a toujours pratiquement pas commencé. J’ai peur que si on perd cette lutte, ce sera pas de leur faute à eux, ce sera de la nôtre. Parce qu’on est sûrs de gagner si on emploie les moyens. Mais, ce sera déjà perdu quand y aura du béton. »

En 2002, le débat public 7 traverse le bocage sans turbulences. Paul regrette la paralysie de la coordination des associations opposées au projet. « Quand on leur parle de comment ça a été fait à Plogoff ou au Carnet, ils veulent rien entendre. On a vu le passé comment qu’il s’est passé. Il ne faut pas attendre ! Et eux n’ont fait aucune action pendant l’enquête publique : ils attendent les bulldozers, bien sagement ! »

Paul n’a pas conservé les photos des usines des années 1960, des occupations foncières, des batailles rangées avec les CRS. « Les images, elles sont dans ma tête. Je sais comment c’est, alors j’ai envie d’aller interpeller les gens plus durement : “Quand est-ce que vous allez montrer que vous ne voulez pas d’aéroport ? Vous attendez que les flics et les bulldozers soient avec leurs engins en train d’encercler ? Avec des grillages, du gardiennage ?” »

Paul finit pas s’emporter, comme transporté dans le temps. « C’est maintenant qu’il faut mener la guerre. Les géomètres, faut les empêcher de venir sur le terrain, faut pas négocier. » Parfois, le paysan a du mal à suivre. Les gens. La lenteur. « Le temps n’est pas à perdre. »

Et puis, le silence est un peu lourd, comme infiltré par la retenue ou serré par la crainte d’une éventuelle méprise à son sujet. « Moi, je suis trop motivé, je peux pas m’empêcher. J’aime qu’on discute, même quand on n’est pas d’accord, même pour se fâcher. Ça fait partie de la vie. »

Le jardin autour de lui. La petite cabane qui sert de cuisine commune. Les objets qui traînent, quelques fleurs, un livre. Un ami, puis un autre, qui arrivent, saluent, prennent un verre, un conseil.

Un moment plus tard, les yeux un peu plus loin, Paul reprend, termine. Il a 77 ans. J’ai le ventre un peu serré.

« C’est tellement un grand plaisir de mener ces bagarres, tu t’épanouis, tu apprends. S’il y a des milliers de personnes qui mènent ça, en s’épanouissant et non en faisant l’esclave, et bien je dis que c’est déjà gagné. Nous, on s’est organisés sans attendre que ça vienne de là-haut. C’est plus facile ici. Je suis plutôt pour un retour à la campagne, faire des communautés, se baser sur l’humain. Les villes, c’est pas humain du tout. La culture en ville, c’est quelle culture ? Ils vont aller à l’apéro géant hier soir, c’est ça la culture ? L’éléphant à Ayrault ? Il faut une société à la con pour stocker ainsi les gens dans les immeubles. À la ville, t’es perdu pendant un moment d’temps. »

1. http://www.ville-coueron.fr

2. La mairie vient de lancer l’« Espace culturel et associatif de la tour à plomb ».

3. Voir à ce sujet le film Quand les femmes ont pris la colère, réalisé par Soazig Chappedelaine, supervisé par René Vautier, 1h20.

4. La préface du livre de Bernard Lambert est signée par Michel Rocard, alors secrétaire national du PSU.

5. Groupement agricole d’exploitation en commun.

6. Voir le texte « Pratiques agricoles communes », Z n°4, p. 34.

7. Un débat public piloté par le méprisé Jean Bergougnoux, ancien directeur général d’EDF et président d’honneur de la SNCF, coupable récemment de la série de faux débats sur les nanotechnologies (voir Z n° 3).