À Bure, semer contre la poubelle nucléaire

Forêt occupée et renaissances agricoles dans la Meuse
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Le mardi 27 février 2018, hiboux, chouettes et autres créatures costumées ont convergé à Chatenay-Malabry, au siège de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Elles ont chanté leur refus du nucléaire et son monde, malgré l’expulsion musclée le 22 février 2018 des occupant·es du bois Lejuc, qui doit être rasé pour réserver son sous-sol aux rebuts de l’industrie atomique. Retour sur quelques années de résistance, où luttes foncières et luttes antinucléaires se mêlent dans la reprise en main de quelques hectares par de drôles d’oiseaux.

Extrait du livret « Des graines dans la pelleteuse, rencontres 2016 des luttes foncières ».

Près du village de Bure, entre Troyes et Nancy, l’État prévoit d’implanter un gigantesque centre d’enfouissement de déchets nucléaires. L’histoire, qui se déroule sur plusieurs décennies, montre que les transformations locales de l’agriculture ont rendu possible l’implantation du nucléaire sur place. Elle dévoile aussi la réalité d’une région placée sous administration du nucléaire : débordante de subventions, mais vidée de toute vie commune. Apparaît donc la question qui se pose autant aux luttes foncières qu’aux luttes antinucléaires : sur quel territoire voulons-nous vivre ? Et avec elle, cette autre interrogation : est-il bien raisonnable de laisser à l’État le soin de l’« aménager » ?

Le Centre industriel de stockage géologique, Cigéo en abrégé, est un projet titanesque qui promet d’enfouir, sur 300 kilomètres de galeries et pour un coût estimé à 35 milliards d’euros1 près de 300 000 colis radioactifs2, soit les 4 % les plus dangereux de ce qui sort des centrales françaises. Ces déchets resteront radioactifs des centaines de milliers d’années. Pour le moment, ils s’entassent en surface, à Marcoule (Gard), Cadarache (Bouches-du-Rhône) ou dans les piscines de l’usine de la Hague (Manche). Si le stockage est prévu à 500 mètres sous la terre, en surface le projet aura tout de même des centaines d’hectares d’emprise : il faudra recevoir et reconditionner les déchets, les stocker un peu à l’air libre pour qu’ils refroidissent avant de les enterrer, mais aussi prévoir des puits de ventilation ainsi que divers bâtiments d’accès et de maintenance. Une large zone devrait également être sanctuarisée pour tenter de garantir que personne n’approche des déchets sans s’en rendre compte, même dans cent mille ans.

La recherche d’un site permettant d’enfouir les déchets démarre dans les années 1980. À Pougne-Hérisson dans les Deux-Sèvres, les habitant.es et les paysan.nes montent sur les tracteurs et obtiennent l’abandon d’un projet similaire3. Pour le Cigéo, trois dossiers d’autorisation d’implantation et d’exploitation sont déposés en 1996 : à Bure, Marcoule et La Chapelle-Bâton (Vienne). Mais les vignerons du Gard sortent les fusils et une controverse technique fait capoter le dossier du site de la Vienne : reste Bure, le client idéal. Un village de 90 habitants à cheval entre la Meuse et la Haute-Marne, zone dépeuplée (5 habitants au kilomètre carré) que peu de monde s’aventure à essayer de situer sur une carte.

L’Andra ou la colonisation des terres

Pour séduire les habitant.es, des subventions massives sont distribuées dans la zone par l’entremise de GIP, groupements d’intérêt public, des fonds émanant des exploitants nucléaires voué à financer toutes sortes d’activités économiques et culturelles. De quoi poser un couvercle préventif sonnant et trébuchant sur toute contestation, en tentant de quadriller au mieux la vie sociale pour que chacun ait une bonne raison de ne pas s’opposer au Cigéo.  Après 10 millions de francs en 1995, les GIP proposent aujourd’hui environ 30 millions d’euros par an à chacun des deux départements concernés4. « Bure a ainsi obtenu 900 000 euros du GIP pour refaire sa salle polyvalente. Pour une commune qui célèbre un mariage tous les cinq ans, c’est fort ! », relève Jean-François Bodenreider, du collectif Habitants vigilants5. En 1999, un « laboratoire souterrain de recherche géologique » est autorisé. Une première étape qui permet de commencer à s’implanter sans trop effrayer la population, et de vérifier que le sous-sol est apte à accueillir des déchets. Le projet de centre de stockage lui-même est finalement officialisé et validé par la loi du 11 juillet 2016.

Avec les GIP, c’est un deuxième outil, encore plus puissant, que va déployer l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) : la constitution de réserves foncières grâce à ce qu’elle appelle des « négociations à l’amiable ». Il s’agit en réalité d’une véritable annexion du système de redistribution foncière locale. Depuis décembre 2007, l’agence engage des acquisitions auprès des propriétaires de terres, d’une part en achetant elle-même des terres agricoles, forestières ou autres, d’autre part par le biais des SAFER dans le cadre de conventions qui touchent à leurs missions d’aménagement autre qu’agricole. Les agriculteurs sont démarchés individuellement pour connaître leur situation, faire des propositions adaptées et garantir des rachats rapides. A été ainsi constituée une réserve foncière de plus de 3 000 hectares, soit cinq à six fois plus élevée que les besoins estimés du projet (environ 600 hectares). Une manière pour l’Andra d’avoir la mainmise sur les terres bien au-delà du Cigéo, afin de pouvoir mettre en œuvre diverses mesures de compensation (nouvelles plantations, déplacements d’exploitations agricoles qui gêneraient le projet…).

Une note de synthèse rédigée par les opposant.es décrit les méthodes employées : « Les négociations foncières de l’Andra sont menées depuis les dernières années par un certain Emmanuel Hance, “responsable des activités humaines et de la biodiversité” de l’agence. Les propriétaires et agriculteurs ayant eu affaire à lui préfèrent le terme de “harcèlement” plutôt que de “négociation à l’amiable” : appels téléphoniques et visites inlassables, menaces à peine voilées d’expropriation ou de contrôles sur les exploitations en cas de refus… Beaucoup parlent de Hance d’une manière non équivoque, avec un mélange de crainte et de haine : “Vous le connaissez celui-là ? C’est le bon Dieu sur terre, il décide de tout ici…” “C’est pas des méthodes. C’est une honte. C’est la pire chose que j’ai vue dans ma vie !”, etc. (…) Toutefois, l’Andra veut aussi apparaître comme arrangeante. Les agriculteurs sont démarchés individuellement et bien souvent des propositions alléchantes, alliées à la menace des contrôles et de l’expropriation, finissent par avoir raison des volontés de résistance. Certain.es d’entre eux se sont par exemple vu proposer des échanges avec des terres de qualité agronomique supérieure (déplacement vers Bar-le-Duc, voire vers la Marne…). D’autres encore ont bénéficié de surfaces de compensation plus grandes que celles rachetées. »

« Ce qui a manqué, c’est une veille afin de dénoncer certaines pratiques. Pendant sept, huit ans, ça c’est passé sans bruit, déplore Pierre, militant sur le terrain depuis l’été 2015. Des associations citoyennes ou même Terre de Liens auraient pu faire ce travail. » Un calcul récemment effectué par les opposant.es au projet révèle que l’Andra achète les terres agricoles quasiment 1 500 euros de plus par hectare que la moyenne en Meuse et 2 600 euros de plus en Haute-Marne, contribuant ainsi à l’augmentation du prix du foncier.

Une poubelle dans le désert

Les terres qui sont actuellement récupérées par l’Andra sont marquées par l’omniprésence de l’agro-industrie et de la monoculture céréalière. « C’est à partir d’un désert agricole qu’ils peuvent implanter ce cimetière nucléaire », raconte Gaspard, actif dans la lutte depuis l’été 2015. Un diagnostic développé par un opposant dans la revue Jef Klak : « C’est la modernisation et la concentration du secteur agro-alimentaire qui a rendu possible l’installation d’une entreprise telle que celle-ci, avec de telles pratiques. Les copains et les copines nous parlent des vieilles traditions de Lorraine ou de Meuse : les gens se réunissaient le soir, des terrains étaient partagés, du matériel collectivisé. C’est l’anéantissement de ces pratiques durant les quarante ou cinquante années ayant précédé l’arrivée de l’Andra qui a préparé le terrain. La disparition des entraides, de cette vie communautaire, a ouvert la voie. Ce n’est pas l’Andra qui est concrètement responsable de ça, mais l’agence vient s’enchâsser dans une logique globale, qui remonte à l’époque où apparaît le nucléaire, marquée par une offensive du capitalisme sur les territoires ruraux et les formes de vie qui y perdurent. »6

Reprendre la terre

Les terres achetées par l’Andra sont bien souvent laissées à disposition de leurs anciens propriétaires pour un temps indéterminé, via des baux précaires. En 2015, l’agence décide de récupérer 300 hectares en mettant fin à certains de ces baux précaires. L’occasion de riposter pour une nouvelle génération d’opposant.es, arrivée dans la foulée d’un camp anticapitaliste organisé sur place durant l’été. Ils commencent par un geste symbolique : celui du semeur. En novembre de la même année, 2 hectares appartenant à l’Andra sont labourés et semés sous les fenêtres du laboratoire par une dizaine de tracteurs complices, dans un double objectif : défendre l’usage nourricier de ces terres et alerter sur le démarrage des travaux. Deux mois plus tard, les pelleteuses de l’Andra retournent l’humus pour remettre les choses en ordre : la mise en culture ne se fera pas. Les agitateurs passent alors aux choses sérieuses : en avril 2016, ils plantent un carré de 500 mètres carrés de pommes de terre sur une zone où devrait être construite une voie ferrée pour acheminer les déchets. À l’automne, ils décident de s’étendre et de cultiver du seigle et du blé panifiables sur 3 hectares. « La temporalité de la lutte est trop souvent la temporalité de l’urgence, analyse Gaspard. Et là on rentre dans une temporalité agricole, qui permet d’envisager le long terme. Où il va falloir tenir jusqu’aux moissons et sortir notre blé panifiable. En 2017, nous allons construire deux fours à pain avec l’Atelier paysan, une coopérative d’autoproduction de machines agricoles. L’objectif, c’est de pouvoir faire du pain qu’on pourra distribuer localement, par exemple à Mandres-en-Barrois. » Des choses qui permettent d’envisager la réappropriation du territoire avec ses habitant.es, avec des paysan.nes, autour d’une construction de projets concrets. C’est dans cet ancrage dynamique que naît aussi le désir de tenir. « Il y a des envies chez nous de “s’empaysanner”. C’est ça qui est intéressant, de vouloir aller vers l’agriculture et de voir l’agriculture comme un moyen de lutte », termine Gaspard.

Défendre un commun, le bois Lejuc

Dans cette même optique de réappropriation du territoire, l’opposition s’est structurée cet été 2016 autour de la défense du bois Lejuc, forêt communale vieille de trois cents ans vectrice d’attachements forts, aux usages collectifs multiples – comme  les affouages7. Alors que l’Andra avait commencé les travaux et la déforestation d’une petite dizaine d’hectares du bois, quelques personnes s’y sont installées. Expulsées le 7 juillet, elles réoccupent quelques jours plus tard avant d’être à nouveau délogées par 150 gendarmes mobiles. Le 14 août, une deuxième manifestation de réoccupation s’ébranle. Près de 500 personnes vont alors abattre le mur de béton construit par l’Andra autour de la forêt et y pénétrer à nouveau. « Ce qui a marché dans cet acte de sabotage collectif, massif et joyeux, c’est la complémentarité des moyens d’action, envisagés dans une même stratégie », rappelle Gaspard. D’une part la bataille sur le plan médiatique afin de faire exister le discours contre Cigéo, d’autre part la bataille juridique, avec le recours contre la déforestation du bois accepté par le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, qui a jugé les travaux illégaux puisque ne disposant pas d’autorisation préfectorale. Et enfin la bataille physique, composée d’actions directes, de blocages, de sabotages.

Aujourd’hui, l’espace de réappropriation s’est étendu. La forêt est toujours habitée par de nombreuses cabanes. Une trentaine de personnes ont décidé d’acheter des maisons pour s’installer au plus prêt de Bure. Un terrain sert à l’accueil pour le printemps et l’été. Pierre : « L’agriculture s’intègre là-dedans, non pas comme un travail salarié, mais comme l’un des moyens de notre autonomie. » Un peu comme à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Avec qui il s’agit de tisser des liens de solidarité sans pour autant se retrouver sous la bannière symbolique et politique d’un « label ZAD », que les personnes mobilisées à Bure ne veulent pas entretenir : à chaque territoire sa singularité, et sa façon de se nommer.

Une fois installé.es, comment ne pas être vus comme des envahisseurs ? Comment habiter avec celles et ceux qui vivent là depuis toujours ? De quelle manière les mondes peuvent-ils se rencontrer ? Créer des liens, cela veut aussi dire élaborer une relation qui n’impose pas d’emblée un mode de pensée. Ainsi, les « antinucléaires empaysanné.es » racontent que les producteurs avec lesquels ils s’organisent font tous de l’agriculture conventionnelle. Faut-il refuser le blé non-bio d’un voisin agriculteur pour fabriquer le pain ? Il apparaît ici préférable de l’utiliser plutôt que d’acheter du blé bio moins local qui éloignerait aussi du même coup les liens élaborés avec le producteur. Gaspard raconte : « Nous avons aussi transformé en fromage le lait d’un éleveur en conventionnel, qui vend à Lactalis à 26 centimes le litre. C’était important de venir lui faire goûter son fromage, c’est la première fois qu’il voyait son lait transformé. » En manif, il faut parfois composer avec des cultures éloignées. Un agriculteur opposé au projet a un jour sorti son drapeau des Jeunes Agriculteurs, équivalent de la FNSEA, syndicat agricole majoritaire productiviste. « Des maraîchers bio venus d’un peu plus loin n’ont pas compris, ils nous disaient : “Avec la poubelle nucléaire, mon deuxième ennemi c’est la FNSEA” », dit Gaspard. D’une manière générale, les agriculteurs restent encore trop peu nombreux à se mobiliser sur la question, aussi à cause de l’extraordinaire pression qu’ils subissent. « Ils ont des rendements très faibles et ils font des investissements énormes en s’endettant lourdement, raconte un agriculteur engagé contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. On leur donne la MSA* sous conditions, la PAC* seulement s’ils ferment leur gueule. Je ne vous raconte pas les contrôles de police quand ils sont sur les routes avec leurs machines, s’ils oublient un papier ils ont un PV. Même chez nous on ne subit pas ce genre de pression. » Les politiques de l’aménagement du territoire articulent la gestion quotidienne et la vision à long terme (une politique de subvention/menaces aujourd’hui pour permettre l’implantation sereine du Cigéo demain). Depuis une perspective opposée, partant d’« en bas », il apparaît nécessaire d’apprendre également à jouer sur ces différentes temporalités. Un apprentissage qui passe par la destruction d’un mur en deux jours, le semis de blé à cultiver l’année prochaine, et la construction d’alliances visant à maintenir le caractère agricole des terres, pourquoi pas pour toujours.

Ce texte est extrait du livret « Des graines dans la pelleteuse, rencontres 2016 des luttes foncières » qu’il est possible de commander en nous renvoyant ce document complété.

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1. Dans un dossier transmis au ministère de l’écologie en octobre 2014, l’Andra estime le coût du projet à environ 34,4 milliards d’euros. L’Autorité de sûreté nucléaire estime que ce chiffrage est sous-évalué. En janvier 2016, la ministre de l’écologie Ségolène Royal a quant à elle fixé le coût à 25 milliards d’euros.

2. 240 000 colis de moyenne activité à vie longue, 62000 colis de haute activité à vie longue et 5500 colis de combustibles usés non retraités.

3. Lire à ce propos la bande dessinée Village toxique, de Grégory Jarry et Otto T., éditions FLBLB, 2010.

4. Argent qui a servi entre autres à la création d’une unité de production de biocarburant (à Baleycourt), à la construction d’un hôtel (Hévillers), à la création d’un golf sur la base de loisirs de Madine (Heudicourt), à la restauration de la Tour des Anglais (Vaucouleurs), à la construction d’une maison de retraite (Dammarie-sur-Saulx), à la construction d’un centre de secours (Saint-Mihiel).

5. Citation tirée de l’article « Des déchets nucléaires pour l’éternité », Sébastien Bonetti, revue Z n°6, automne 2012.

6. « Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire », entretien paru sur jefklak.org.

7. L’affouage est la possibilité donnée par le Code forestier à un conseil municipal de réserver une partie des bois de la forêt communale pour l’usage domestique des habitant.es. Le mot « affouage » date du XIIIe siècle et vient du verbe d’ancien français « afouer » (« chauffer »).