Brésil en sol mineur

Voyage en Amapá, ancien paradis minier et nouvel eldorado de l’agro-industrie
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Le 30 octobre 2018, Jair Bolsonaro, candidat d’extrême-droite, accédait à la présidence du Brésil. Vécu sur le mode de la surprise, cette poussée d’autoritarisme paraît en réalité plus profonde et plus prévisible quand elle est vue depuis l’Amazonie. En effet, l’économie d’exportation de matières premières, fondée sur le maintien des oligarchies régionales et la corruption généralisée, n’est pas sans rapport avec les désillusions démocratiques.

Texte : Théo Jacob et Noémie Wojtowicz
Photos : Noémie Wojtowicz

Cet article est directement inspiré du film documentaire No meio do mundo («Au milieu du monde»), tourné en 2015 par Noémie Wojtowicz et Théo Jacob.

Calé entre la Guyane française et l’estuaire de l’Amazone, le petit État brésilien de l’Amapá s’apprête, nous dit-on, à vivre des jours paisibles. Sur le port international de Santana, ville contiguë à Macapá, la capitale régionale, les engins de chantiers s’agitent pour finaliser le tout nouveau terminal de stockage de marchandises. Trois immenses silos à grains flambant neufs surplombent les petites habitations de bois et de taule qui se concentrent autour de la zone industrielle. Lorsque les machines s’arrêtent le temps d’une courte pause, les vrombissements de la forêt environnante rappellent que nous nous trouvons sur la ligne de l’équateur1.

Où l’agro-business achève de «dompter» l’Amazonie

À São Paulo, Rio de Janeiro ou Brasília, l’État le moins peuplé de la fédération2 fait communément glousser lorsqu’il est évoqué dans les conversations : quatre siècles de colonisation ne sont pas parvenus à en atténuer l’image d’«enfer vert» peuplé d’indigènes «fainéants», sorte de wagon mal rattaché à la locomotive brésilienne. Intégrant les projets d’exploitation et de peuplement de l’Amazonie dès le début du XXe siècle, la région a cependant été préservée des gigantesques fronts pionniers qui se sont accélérés à partir du coup d’État militaire de 1964. Pourtant : «Nous sommes au centre du monde», dit ingénument Eider Pena, fraîchement nommé directeur du port par le gouverneur Waldez Góes. Dans son bureau climatisé où les murs affichent fièrement les grandes étapes d’un récit régional fondé sur l’exportation de matières premières, l’ancien député, reconverti en administrateur haut de gamme, nous fait part de sa satisfaction : «C’est une bonne chose que des journalistes guyanais s’intéressent à l’Amapá. À vous de suivre la voie du développement maintenant.» Nous ne sommes pas guyanais, mais peu importe, on lui sourit. Ce notable local fait parler de lui : il a été condamné en 2008 à restituer plus de 400 000 hectares de terres publiques acquises illégalement pour la production de bois et l’agriculture intensive de soja. Fervent opposant à la cause environnementale, sa proximité avec le gouvernement régional l’a consolé de l’inéligibilité en lui offrant un poste à la hauteur de ses intérêts économiques. Il est devenu en quelques années le représentant local de l’agro-industrie : «L’Amapá est une porte ouverte sur le monde. Qui produit ici dépense infiniment moins en exportation. Notre situation stratégique fait baisser les frais logistiques de n’importe quelle production. Les cargos partent d’ici avec des milliers de tonnes de marchandises, que ce soit du minerai, du bois ou, plus récemment, du soja.»

Tout en nous assénant son laïus de lobbyiste patenté, l’ancien élu nous propose de visionner la nouvelle vidéo promotionnelle de l’entreprise Cianport, un conglomérat d’investisseurs venus des principales régions agro-industrielles du Brésil. Sur un rythme entraînant, le clip loue la mise à sac de l’une des dernières frontières amazoniennes. Le propos témoigne de l’habileté brésilienne en matière de propagande audiovisuelle. La modernisation du port de Santana se pare des ornements de la sempiternelle mythologie du développement ; les sourires d’un riche armateur côtoient ceux de pêcheurs sur leurs embarcations traditionnelles, tous ravis de participer au redressement économique d’un pays en crise : «Le secteur privé investit dans de nouvelles voies durables qui renforceront notre compétitivité pour le commerce de matières premières. Le port de Santana est une des principales voies d’exportation vers les autres continents. La modernisation du port prévoit d’augmenter de 40 % le trafic de marchandises. Ces investissements créeront des emplois, des recettes fiscales et de nouvelles activités industrielles qui profiteront aux habitants de l’Amapá.» Dans un pays où 20 % de l’excédent de la balance commerciale dépend de l’exportation de soja, le petit État aurait toutes les cartes en main pour troquer son bonnet d’élève «attardé» contre celui de champion de l’industrialisation.

En effet, depuis 2008, l’Amapá participe à un vaste projet de réacheminement fluvial de la production agricole, principalement venue de l’État du Mato Grosso, capable de faire baisser de 30 % le coût global d’une tonne de soja [incluant la production et l’acheminement, ndlr]. Cette réorganisation logistique, financée à la fois par le secteur privé et les crédits fédéraux, substitue à l’acheminement de la production par voie routière un nouveau couloir d’exportation de 1 100 kilomètres passant par le nord du pays. Ainsi, le complexe portuaire amapaense3, conçu en tant que pierre angulaire de la production minière durant les années 1950, renoue avec sa vocation de «porte d’entrée» sur les marchés internationaux. Jusqu’alors préservé d’une déforestation massive, le petit État amazonien devient un enjeu économique de premier plan pour la production agricole. Comme sur le reste du plateau des Guyanes4, il se compose de deux types de biomes : les forêts denses et les savanes humides appelées cerrados. Délaissées par les politiques environnementales qui leur préfèrent le charisme des grands arbres, ces dernières, sorte de lande amazonienne, n’en sont pas moins l’une des principales réserves d’eau du Brésil. En Amapá, il en existerait un million d’hectares présentant un haut potentiel de productivité. Les espaces de monoculture y ont ainsi été multipliés par huit entre 2012 et 2014, portant en 2015 la production à près de 50 000 tonnes de soja brésilien5, dont la France, pour l’engraissement de son bétail, est le troisième importateur mondial.

Ce contexte crée les conditions d’une spéculation foncière sur les espaces ruraux. «Il n’y a pas un jour sans que je reçoive un appel d’investisseur tenté de venir s’installer ici», nous confie goguenard Gustavo Spadotti, ingénieur de l’Entreprise brésilienne de recherche agricole (Embrapa). En tant que porte-voix public des intérêts agronomiques, le jeune diplômé souligne les efforts consentis par le secteur privé pour «dompter» l’Amazonie, quand il ne vante pas directement les vertus «écologiques» d’un modèle de production qui, contrairement à l’agriculture familiale, se passe de culture sur brûlis6. Il annonce même un «exode urbain» : par ses bénéfices sociaux et économiques, la culture du soja dynamiserait les campagnes, favorisant le retour des populations pauvres en milieu rural…

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Des paysan·nes exproprié·es par un exploitant forestier dans la région d’Itaubal do Piririm.

Une ville minière zombie

Les promesses de développement économique ne sont pas nouvelles dans cette région lointaine : elles ont, très tôt, servi à affirmer la jeune nation brésilienne sur le plan international. La naissance de l’Amapá en 1943 coïncide avec la découverte d’importants gisements miniers – en particulier de manganèse, mais aussi de bauxite, d’or et de kaolin. Sous l’impulsion du président-dictateur Getúlio Vargas, le territoire fait l’objet d’une mystique nationaliste ambitionnant de guider le Brésil sur le «chemin d’une nouvelle civilisation». En 1945, le manganèse de Serra do Navio, localité située dans l’intérieur de l’État, précipite le destin minier de l’Amapá. Dès les années 1950, la firme Icomi (Industria e Comercio de minérios), détenue par Bethlehem Steel, mastodonte états-unien, y obtient une concession pour l’exploitation du précieux minerai. Les intérêts géopolitiques façonnent alors l’aménagement territorial de la région. Pour les besoins logistiques d’un couloir d’exportation international (déjà), la construction d’un chemin de fer de 250 kilomètres permet de relier la company town de Serra do Navio au complexe portuaire de Santana, inauguré en 1956. L’activité de l’entreprise se maintient jusqu’à la fin de la guerre froide, qui sonne le glas des visées états-uniennes sur ce minerai stratégique pour l’industrie de l’armement.

Dans la petite bourgade, la nostalgie de l’entreprise fait presque office d’identité locale. Des montagnes de manganèse abandonné bordent le centre-ville, avec leur lot de poussières contaminées à l’arsenic, que l’on retrouve jusque dans les nappes phréatiques. «Dieu pour les cieux, l’Icomi sur Terre», ironise un agriculteur venu vendre sa maigre production de manioc. Les infrastructures «à l’américaine», construites au moment de son installation, moisissent depuis son départ dans la douce tiédeur de l’Amazonie. On est loin des films de propagande vantant les résidences des opérateurs, l’école, l’hôpital et le petit supermarché que «tout le Brésil envie». Les images léchées des années 1960 ont laissé place à une situation sociale catastrophique où les trophées d’une certaine civilisation passée s’entremêlent avec les coupures d’eau et les pannes électriques. De cette époque subsiste un urbanisme teinté de ségrégation sociale : les hauteurs, parsemées de villas arborées, sont réservées aux cadres, et les petits appartements sans fenêtre de la «ville basse» sont occupés par les familles d’ouvriers. Entre les deux niveaux, un quartier «intermédiaire», destiné aux classes moyennes, matérialise les espoirs de mobilité. «Je suis nostalgique car j’ai vécu à une époque où tout ici était très organisé. Cette ville était une sorte de résidence américaine. L’entreprise avait un très grand contrôle», rappelle le maire José Maria Lobato, ancien employé du secteur minier.

Aujourd’hui, Serra do Navio est une ville-dortoir pour les employés des firmes minières, tour à tour canadiennes, états-uniennes ou indiennes. Après quarante ans d’exploitation de manganèse, les permis pour la production d’or et de fer s’échangent et se revendent de groupe en groupe, en fonction des opportunités de marché. Le bourg vit au rythme des multinationales et des cours boursiers. Lorsqu’une entreprise annonce son installation, elle déclenche l’arrivée de nombreux travailleurs des États voisins. «En trois mois, la ville peut passer de 3 000 à plus de 4 000 habitants», selon un édile local. L’arrivée d’une nouvelle firme crée un pic d’activité, qui retombe au fil du processus d’extraction. En fonction des filons exploités et des prix internationaux, l’entreprise diminue son activité, réduisant de facto sa masse salariale et celle des secteurs externalisés – transports, logistique, infrastructure, restauration et hébergement. Bien souvent, la firme ne va pas au terme du contrat de concession. Elle préfère payer des pénalités plutôt que de poursuivre des activités peu rentables. La hausse soudaine du chômage entraîne alors un phénomène de «favelisation», les travailleurs immigrés n’ayant souvent plus les moyens de retourner dans leur région natale. La population désenfle néanmoins progressivement, suspendue aux rumeurs annonçant l’arrivée d’un nouvel acteur minier. L’expectative rythme les vies de familles entières pendant que les autobus des sociétés aspirent et recrachent, dans d’interminables allers-retours, une main-d’œuvre condamnée à espérer la poursuite des activités. Cette situation prévaut depuis l’arrivée de la firme aurifère Beadell en 2010 : selon le maire, «sur les 4 526 habitants que compte la commune, moins de 250 travaillent pour [elle]». La diminution progressive de son nombre d’employés n’empêche pas ce minier australien de promouvoir l’expansion de ses activités auprès des services fédéraux.

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Le gouverneur de l’Amapá, Waldez Góes, en conversation avec un investisseur agro-industriel.

La réforme agraire au service de l’accaparement des terres

À une dizaine de kilomètres au nord du centre-ville, en pleine forêt amazonienne, la colonie agricole de Serra do Navio tente de survivre, collée au périmètre d’exploitation de l’entreprise. Composée de parcelles attribuées par l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra) qui organise la distribution de terres aux agriculteurs qui en sont dépourvus, cette communauté paysanne vit d’une production vivrière sur de petits espaces qu’il faut s’efforcer de soustraire à la forêt. Face à l’abandon des pouvoirs publics, manioc, fruits tropicaux et élevage assurent à eux seuls une forme précaire d’autonomie. «L’Incra, c’est comme un père qui serait sorti acheter des clopes et qui ne serait jamais revenu», constate froidement João, installé ici il y a vingt ans, après avoir abandonné l’orpaillage illégal en Guyane française. Créé en 1970, l’organe fédéral avait pour mission de réaliser le programme de la réforme agraire en instaurant des assentamentos (colonies agraires). Son rôle était d’accompagner les agriculteurs bénéficiaires de terres publiques jusqu’à l’obtention d’un titre de propriété. Dans les faits néanmoins, gangrené par les intérêts privés, il est communément cité comme l’une des institutions les plus corrompues de l’administration fédérale. Son absence se fait particulièrement sentir depuis que Beadell a dévoilé ses prétentions sur plus de 600 hectares de l’assentamento local.

En 2013, les 80 familles d’agriculteurs refusent les maigres compensations proposées par la firme. Face aux multiples pollutions engendrées par la proximité des activités minières et à la perspective rampante de l’expropriation, elles n’ont pas suivi l’avis de leur ancien représentant communautaire. Devenu entre-temps conseiller municipal, il reste sensible aux arguments de l’entreprise : «Les compensations étaient très bonnes car elles auraient apporté du développement, de l’emploi et des revenus. C’était un devoir en tant que représentant légitime de la communauté que de défendre le droit d’exploitation des entreprises. L’arrêt de ce projet d’expansion est un grand préjudice pour l’assentamento. (…) L’entreprise proposait de créer un programme d’accompagnement pour l’agriculture biologique. Nous avons également perdu un important moyen de communication, puisqu’elle se proposait d’installer une antenne téléphonique.»

Dénonçant la passivité de l’Incra, peu ému par ces velléités d’appropriation de la terre publique, les agriculteurs déposent une plainte qui le contraint à réagir : en juillet 2014, une équipe de fonctionnaires venue de Brasília réalise plusieurs visites de contrôle sur la concession minière. «J’étais avec eux, on a fait des relevés, ils ont rencontré le gérant de la mine et puis sont repartis en hélicoptère en disant qu’ils feraient un rapport. On n’a plus eu de nouvelles», témoigne Nete, la nouvelle représentante communautaire.

Depuis, Beadell préfère la stratégie du «cas par cas», envahissant directement les terrains les plus convoités et négociant après coup avec leurs occupants. Pernambuco, agriculteur originaire du Nordeste brésilien, s’acharne depuis dix ans à mettre en valeur sa parcelle enclavée et accidentée. Il témoigne : «Ils ne m’ont jamais dit que ma terre les intéressait. Ils sont venus mettre leurs barbelés pendant que j’étais hospitalisé à Macapá pour une hernie discale. Quand je suis rentré, le directeur de l’entreprise m’a reçu. Il m’a dit : “Pernambuco, tu as raison, la firme est en tort. Combien tu veux pour ton terrain ?” J’ai refusé de lui donner mon prix car sinon il m’aurait donné moins. Je lui ai dit que la justice devait résoudre ce litige. Il est revenu me voir plusieurs fois : “Dis-moi combien tu veux ! On règle ça maintenant, je te fais un chèque. Pas besoin de passer par la justice.” Finalement, j’ai porté plainte. Le jour de l’audience, le juge est venu me voir : “Combien tu voudrais pour un accord ?” Je n’y connaissais rien, j’ai demandé 6 000 réis [environ 1 300 euros]. Finalement, on m’a donné 4 485 réis. J’ai pris l’argent et j’ai laissé tomber. Tant pis.» Les bénéficiaires de la réforme agraire semblent condamnés à attendre les compensations venues du secteur privé, faute de mieux. Après de nombreuses années à tenter de survivre sur leur parcelle, ils finissent souvent comme Pernambuco par accepter ce maigre pécule synonyme d’exode vers les centres urbains.

Pour Sisto Magro, prêtre de la Commission pastorale de la terre (CPT)7, en lutte depuis les années 1980 pour défendre les petits producteurs ruraux, les colonies agraires créées par l’Incra participeraient d’une stratégie officieuse de concentration foncière : «Toutes ces communautés agraires sont situées sur des zones minières. D’après nous, elles sont créées pour que les agriculteurs les déforestent. Ce n’est plus de la forêt vierge, la terre a déjà été dégradée et les firmes peuvent alors racheter les terrains sans avoir besoin de permis environnemental. C’est le même schéma avec l’agro-industrie, l’Incra a créé de nombreuses colonies en bordure des grandes exploitations.» Le prêtre nous tend une carte de Serra do Navio : «Regardez ! Vous avez une concession de fer ici, de l’autre côté, une concession aurifère, et la colonie agraire se trouve juste au milieu. Pourquoi créer un espace dédié à l’agriculture familiale dans un endroit sans voie d’accès et si éloigné du bourg ? Imaginez les millions dépensés pour installer des agriculteurs condamnés à être délogés.»

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João do Dez, pionnier de la colonie agraire de Serra do Navio.

Survivre face aux rois du soja

Au volant de son 4×4, le prêtre italien ne compte plus les kilomètres. Il parcourt depuis vingt ans l’Amapá pour porter assistance aux populations les plus fragilisées. Proche de la théologie de la libération, qui a enjoint l’Église dans les années 1960 à prendre le contre-pied des conservatismes, Sisto Magro se sent de plus en plus isolé. Régulièrement menacé par les potentats locaux, il nous fait le portrait d’une région où les expulsions liées à l’économie d’exportation s’accélèrent face à l’affaiblissement généralisé des mouvements sociaux. De retour de Serra do Navio, en direction des zones de savane où il rejoint une autre communauté d’agriculteurs expulsée par les exploitants de soja, les plantations d’eucalyptus s’étalent sur une centaine de milliers d’hectares. Née en 1976, la firme Amcel (Amapá florestal e celulose) participe avec le projet Jari [voir encadré en fin d’article] de la seconde vague industrielle de l’Amapá : production et exportation de cellulose pour la fabrication de papier. Passée successivement sous capitaux américains et japonais, elle a recouvert la région d’une forêt dont le quadrillage millimétré s’étend inlassablement sur plus d’une heure de trajet. Des camions de 50 mètres de long, chargés à plein de ces maigres tiges de bois, défilent en flux tendu sur la route fédérale jusqu’au port de Santana. «L’exploitation minière a toujours constitué un problème, ne serait-ce qu’à cause de la pollution due aux produits chimiques et aux résidus de minerais qui empoisonnent les cours d’eau. Mais l’agro-industrie, elle, a besoin de beaucoup plus de terres. La firme Amcel continue d’exproprier de nombreux paysans. La situation empire aujourd’hui avec les planteurs de soja.»

Dans la région de cerrado située entre les municipalités d’Itaubal et de Cutias, à une centaine de kilomètres au nord de Macapá, l’arrivée du soja a été vécue comme un coup de massue. Sur le bord de la route P70, financée et agrandie par le gouvernement fédéral pour faciliter la logistique des grands propriétaires terriens, la perspective rectiligne des plantations contrastent avec les petits arbres tortueux de la savane amazonienne.

Selon la CPT, rien qu’en 2013, 93 maisons de petits agriculteurs ont été détruites dans les environs. Sisto Magro dénonce un déchaînement de violence qu’il ne connaissait pas en Amapá. «Grâce à leur influence politique, les investisseurs agro-industriels obtiennent des documents de propriété frauduleux qui les autorisent à expulser les petits agriculteurs. Ils arrivent un beau jour et s’approprient 10, 15, 20 000 hectares avec l’appui des autorités.» Oswaldo fait partie de ces proies : depuis deux ans, il bataille en justice, espérant retrouver le droit de cultiver son terrain. Après avoir obtenu un jugement favorable en première instance, la procédure s’est trouvée rapidement dépaysée dans une autre chambre, plus sensible aux intérêts agro-industriels. Il vit depuis avec sa famille en périphérie de Macapá et dépense une partie importante de ses revenus en frais d’avocat. «C’est impossible d’expliquer ce qu’on ressent dans un moment pareil. On se sent comme un animal en cage. Tu te bats déjà pour faire vivre ta famille, et là tu vois débarquer des énormes machines, des gardes armés, des officiers de justice qui te mettent dehors, détruisent ta maison, tes cultures. Tu deviens fou.»

Les récits d’agriculteurs expropriés se recoupent tous : accompagnés par les autorités, voire dans certains cas par la police militaire, les rois du soja détruisent toute preuve d’implantation antérieure pour légitimer leurs faux titres d’occupation, les plantations vivrières sont brûlées, les puits recouverts et les maisons rasées en quelques heures sous le regard impuissant de familles installées là depuis parfois plusieurs dizaines d’années. Dona Rosa, une ancienne voisine d’Oswaldo, s’est ainsi vue dépossédée au motif d’un titre de vente réalisé en 2007 par son mari… décédé en 1991. Les familles sont alors contraintes de partir peupler les favelas périurbaines. Dans certains cas, elles parviennent à occuper les interstices laissés en jachère entre deux grandes propriétés. Elles essaient tant bien que mal de refaire leur vie, face à leur ancienne parcelle dont l’accès est barré par les fils barbelés. «Nous en sommes à la troisième maison reconstruite, à chaque fois ils reviennent et nous sommes obligés de nous déplacer, explique Maria, mère de cinq enfants, installée en bord de route. Je ne sais même pas où va ce soja. Allez voir au marché si vous en trouvez ! Mettez-y du soja, personne n’en achètera ! Avec leurs pesticides, mes petits-enfants tombent malades, on a des vertiges, on est obligés de loger les plus jeunes en ville. Quand ils font l’épandage, on retrouve des oiseaux morts sur les routes.»

Le palais du facteur Jari

Parmi les desseins fous qui ont fait l’histoire de l’Amapá, l’entreprise Jari est sans conteste l’un des plus titanesques. Après le bateau par-dessus la montagne conté par Herzog dans le film Fitzcarraldo*, découvrez le milliardaire états-unien Daniel K. Ludwig qui implante en 1967 une méga-exploitation de pâte à papier, d’extraction de kaolin et d’élevage en plein milieu de l’Amazonie. Les habitants de la région ne sont pas prêts d’oublier les images des deux bateaux-usines remontant l’Amazone pour s’installer au bord du fleuve Jari. Le projet, à cheval sur les États de l’Amapá et du Pará, constitue un moment fort de concentration foncière. Rachetant les terres du colonel José Júlio de Andrade, l’un des propriétaires terriens les plus influents du pays à la fin du XIXe siècle, Ludwig s’accapare, avec le soutien de la dictature, environ 1,6 million d’hectares – soit l’équivalent de 40 % de la Suisse… Malheureusement, les visionnaires ne sont pas toujours récompensés et les illuminations peuvent se transformer en insolations. Malaria, insectes tropicaux et chute des cours de la pâte à papier condamnent le magnat à abandonner son empire au profit d’un autre : en 1982, Augusto Trajano de Azevedo Antunes, l’un des principaux actionnaires de l’Icomi, véritable Rockefeller brésilien, s’empare de la compagnie Jari, poursuivant les expropriations sommaires et les crimes environnementaux. Depuis les années 1990, l’entreprise régale de multiples sociétés de placement qui se relaient à son chevet en fonction des cours internationaux.

* Réalisé en 1982, le film raconte la folle histoire de Brian Sweeney Fitzgerald (joué par Klaus Kinski), décidé à construire le plus grand opéra du monde à Iquitos, en pleine Amazonie…

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Le terminal de stockage de bois du port de Santana.

Une partie de campagne

Dans ce contexte où l’incompréhension des classes les plus défavorisées se mélange à la colère, la corruption du monde politique est sur toutes les lèvres. En Amapá, difficile de ne pas entendre parler de l’incarcération spectaculaire de l’homme fort de l’État, Waldez Góes. Elle a précédé de peu les scandales politico-financiers que mitraillent les journaux télévisés nationaux depuis l’affaire Petrobras8. Le 10 octobre 2014, Macapá est réveillée par 600 agents de la police fédérale parachutés de Brasília : l’opération «Mains propres» interrompt les pratiques népotistes du gouverneur pour un court séjour en prison aux côtés de nombreux membres de son gouvernement.

En cet été 2015, à quelques kilomètres des paysans expropriés de la P70, le gouverneur «voyou», fraîchement réélu, fait pourtant figure d’enfant de chœur face aux investisseurs du soja. Un défilé de 4×4 blancs sillonne les routes de campagne jusqu’aux grandes exploitations : on y fête la première récolte de l’année. Un spectacle où se donnent à voir les rapports ténus entre capital financier et représentation politique. Dans une ambiance de partie de campagne, les grands exploitants de São Paulo paradent en exposant les milliers d’hectares prêts à être moissonnés. Endimanchés dans leurs costumes de cow-boys texans, les propriétaires terriens jouent aux paysans sans trop y croire, entre deux pancartes vantant les nouvelles variétés de soja transgénique. Le gouverneur, muet mais souriant, sert de faire-valoir : on le prend par la main sur un ton complaisant pour un tour complet du propriétaire, pendant que des journalistes locaux s’extasient devant la moissonneuse-batteuse dernier cri. Sous une grande tente aux couleurs des entreprises Agrosoja Santana et FT Sementes, la visite didactique laisse place aux préconisations des agro-industriels, que les élus écoutent d’une oreille attentive. Un grand propriétaire reconverti dans la recherche agronomique donne le ton : «Si quelqu’un plante 1 000 hectares en Amapá, sur 750 000 réis de bénéfice annuel, cela représente un salaire mensuel minimum de 60 000 réis. C’est plus que le salaire du ministre de la Justice. Et nous sommes tous entre gens honnêtes.» L’assistance sourit, légèrement gênée par cette saillie aussi inattendue que décomplexée. «Nous ne sommes pas ici pour rigoler. Nous venons en Amapá car la terre n’est pas chère, qu’il pleut bien et que la logistique est spectaculaire. Gouverneur, il faut bien comprendre que cette question de la légalité est très importante. Et la légalité ne coûte pas si cher, car je sais que vous n’avez pas d’argent et que le gouvernement fédéral ne va pas vous aider. Il n’existe pas de bon gouverneur sans “cash”, pas vrai ? Je pense que nous pouvons faire beaucoup de choses si l’État s’arrange avec la légalité. Pour les questions de titres de propriété, de permis environnementaux… Et pour le reste, je ne vous chasse pas, bien sûr, mais l’initiative privée est en marche.»

La démocratisation trahie par les containers

Dans les rues presque désertes de Macapá, plombées par le soleil équinoxial de fin d’après-midi, une vingtaine de paysans manifestent aux côtés de Sisto Magro contre l’accaparement des terres et la pollution des eaux. Les participants se relaient au micro pour témoigner des injustices dont ils sont victimes. Le chant des quelques manifestants ravive certains airs emblématiques des mouvements sociaux qui avaient renversé la dictature militaire à la fin des années 1980. «Voici venu le temps de la libération, debout, les bras entrelacés, le jour de la victoire viendra, le peuple dans la rue réécrira l’histoire, le sourire des enfants inondera la nation.» Comme hors du temps, ces échos d’une époque déjà lointaine viennent mourir au détour d’une rue, à l’heure où la classe moyenne macapaense sort faire son footing le long de l’Amazone. Prisonnier du rouleau compresseur de la mondialisation, le petit État du Nord brésilien illustre une logique de dépendance : le déploiement du secteur minier a nourri une industrie logistique qui a ouvert l’arrière-pays aux migrants économiques, utilisés pour poursuivre l’œuvre de déforestation puis servir les stratégies de concentration foncière de l’agro-industrie. La petite musique du développement, à peine actualisée, fonctionne depuis plus d’un demi-siècle sur le mode de la promesse, sans qu’on sache trop qui y croit encore, à l’exception de ses hérauts. Depuis l’Amapá, ce modèle offre les contours d’un exemple à ne surtout pas suivre. Dans un Brésil hanté par le spectre d’un coup d’État, les joggeurs de bord de fleuve auraient quelques raisons de se sentir menacés par la figure autoritaire, au second plan, des immenses cargos chargés de milliers de tonnes de minerais, de bois, de soja.

Au Brésil, les exportations à tout prix

Le Brésil de l’époque coloniale est déjà façonné par les intérêts commerciaux de la Couronne portugaise : extraction minière, exportation de bois de braise et économie de plantation (sucre, tabac, coton, cacao, café). La «révolution verte»* de l’après-Seconde Guerre mondiale vient confirmer sa vocation de grand pays exportateur. Puis, sous couvert du slogan «Intégrer pour ne pas abandonner», le pouvoir militaire (1964-1985) encourage l’installation des entreprises multinationales : dans les années 1970, l’État soutient la recherche agronomique dans les zones dites de cerrado, des sols pauvres et acides qui sont «corrigés» par l’apport de calcaire et de fertilisants à grande échelle en vue d’une production intensive de blé, soja et maïs. Aujourd’hui, alors que la culture de la canne à sucre connaît un nouvel essor, celle du soja, dont le Brésil est le deuxième producteur mondial, s’affirme comme la pierre angulaire de la production agricole, à grand renfort d’OGM et de biotechnologies. Cette légumineuse est d’autant plus stratégique qu’elle constitue la principale base alimentaire des élevages européens et latino-américains. Dans un tel contexte, le poids du secteur agro-industriel sur la vie politique nationale est considérable – au Congrès, plus d’un tiers des parlementaires revendiquent leur appartenance au groupe «ruraliste». En 2014, Katia Abreu, présidente de la puissante Confédération nationale de l’agriculture, mise en cause dans de nombreux cas d’expropriations, est nommée ministre du Développement agraire. En 2016, elle est remplacée par Blairo Maggi, patron de l’entreprise familiale Amaggi, premier groupe mondial du soja.

* Le terme «révolution verte» renvoie aux politiques d’industrialisation de l’agriculture menées dans de nombreux pays à partir des années 1960, basées sur l’emploi massif de nouvelles variétés, de pesticides, d’engrais et de systèmes d’irrigation.

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L’entrée d’une fazenda défrichée pour la culture de soja.

1. La foret équatoriale toute proche se caractérise par les nombreux bruits émis par les animaux qui la peuplent.

2. Le Brésil est une fédération composée de 26 États et d’un district fédéral situé à Brasília.

3. Le complexe portuaire de l’Amapá est une gigantesque zone industrielle étendue sur plusieurs centaines d’hectares dédiés à la réception des matières premières, à leur stockage, leur acheminement et même, pour l’eucalyptus, à sa transformation en cellulose.

4. Le plateau des Guyanes est une macro-région amazonienne recouvrant le sud-est de la Colombie et du Venezuela, le nord du Brésil, le Guyana, le Suriname et la Guyane française.

5. La production, bien qu’exponentielle, est encore minime relativement à celle de l’ensemble du Brésil, qui atteint près de 90 millions de tonnes.

6. Les petits producteurs ruraux pratiquent une agriculture itinérante, entraînant le défrichement régulier de petites parcelles de forêt par le feu. Cette technique émettrice de CO2 est opportunément dénoncée par l’agro-industrie qui y voit une occasion de mettre en avant l’agriculture intensive, à l’empreinte carbone pourtant alarmante.

7. Créée en 1975, la CPT anime la résistance des petits paysans face à l’expansion des grandes propriétés agricoles soutenue par la politique nationale d’exportation.

8. En 2015, l’opération Lava Jato («lavage express») de la police fédérale met à jour un colossal schéma de corruption au sein de l’entreprise étatique Petrobras, basé sur des appels d’offre truqués, la surfacturation d’ouvrages publics et le financement illégal de partis politiques de tous bords. À la suite de ce scandale, la destitution de la présidente Dilma Rousseff en août 2016, suivie en avril 2018 de l’emprisonnement de Lula, permet à la droite conservatrice brésilienne de reprendre le pouvoir après quatorze ans de gouvernement du Parti des travailleurs : elle est qualifiée par la gauche brésilienne de «second coup d’État» judiciaire et médiatique, en référence au coup d’État militaire qui a instauré la dictature (1964-1985).