Depuis la Bourse du travail occupée

Maïmouna, occupante « sans-papière »
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Le 30 janvier 2018, des exilé·es et leurs soutiens ont réquisitionné un bâtiment de l’université Paris 8 à Saint Denis. Cet hiver, des salles universitaires avaient déjà été occupées à Lyon ou à Grenoble. Une manière de faire tenir ensemble le besoin concret de réquisition des lieux pour ne plus dormir à la rue et la nécessité de s’organiser politiquement pour défendre la liberté de circulation. Ces occupations font écho à celle de la Bourse du travail, menée dix ans plus tôt par d’autres, qui avaient décidé de se faire appeler « sans-papiers ». L’occasion d’écouter Maïmouna, l’une des actrices de l’époque, qui raconte au collectif Précipité le quotidien de l’auto-organisation, entre cuisine collective et galères de chauffage.

Propos recueillis par le collectif Précipité
Photos : Franck Vibert
Texte publié dans le Z11 actuellement disponible en librairie

«Depuis le 2 mai, à l’initiative de la Coordination sans-papiers 75, environ 800 personnes (hommes, femmes, enfants) occupent la Bourse du travail de la rue Charlot (République) à Paris. Quelque chose de nouveau est en train de se passer dans ce haut lieu historique des luttes des travailleurs de France. L’occupation s’est faite d’une manière autonome, contre tous “conseils” et recommandations des grandes organisations syndicales et politiques, et elle tient bon. (…)

Le message des sans-papiers est clair et net, seuls ceux qui ne veulent pas comprendre ne le comprennent pas. Parmi ces conditions, celle d’en finir une fois pour toutes avec leur infantilisation orchestrée, celle d’un mouvement autonome d’ensemble.

On est des hommes et des femmes debout, responsables et capables de prendre en main notre mouvement, on a notre dignité : voilà ce que veut dire, ce que continue de dire l’action de ces travailleurs sans-papiers. »

Journal de la Bourse du travail ­occupée, numéro 1, 28 juin 2008, p. 1.

le ministère des sans papier 6

À la suite de l’occupation de l’église Saint-Bernard à Paris en 1996 1, plusieurs collectifs de sans-papiers se sont constitués, dont une partie se sont regroupés en 2002 sous le nom de Coordination sans-papiers 75 (CSP 75). La CSP 75 a bâti sa propre culture de lutte, faite de manifestations très régulières, de solides textes d’analyse, de revendications politiques et de leaders qui assument un rôle officiel de porte-parole. Elle est parvenue à se faire (un peu) entendre par la préfecture et sa lutte a permis des régularisations (au cas par cas, bien qu’elle ait toujours réclamé la régularisation de toutes et tous).

En avril 2008, 300 travailleurs et travailleuses sans-papiers se mettent en grève et occupent leurs entreprises, bientôt suivi.es par des milliers d’autres 2. Elles et ils s’adressent ainsi au gouvernement pour réclamer leur régularisation. Ce mouvement est mené par la CGT et connaît de nombreux succès. Face à ce nouvel acteur, la préfecture joue la division et ferme petit à petit la porte à la CSP 75, faisant de la CGT son interlocuteur principal. Progressivement, la revendication de régularisation de « tous les sans-papiers » cède le pas à celle de régularisation « des travailleurs et travailleuses sans-papiers ». La CSP 75, qui regroupe de nombreuses personnes ne pouvant pas se mettre en grève – soit parce qu’elles ne travaillent pas, soit parce qu’elles sont « isolées » dans une entreprise où il ne leur est pas possible de se mobiliser –, tente alors de réagir. Elle demande à la CGT d’assouplir son discours et son mode d’action afin d’intégrer à son combat la cause des travailleurs et travailleuses isolé.es. Peine perdue : la CGT mise sur la grève et ne réclame la régularisation que de celles et ceux qui sont en mesure de participer à la construction du rapport de force sur ce terrain-là.

Dès le mois de mai, la CSP 75 prend donc l’initiative d’occuper une annexe de la Bourse du travail de Paris pour appeler la CGT à l’aide autant que pour lui mettre la pression. Les porte-parole insistent sur le fait que la CGT est la plus puissante des organisations qui s’engagent en faveur des sans-papiers, et que c’est bien à ce titre d’alliée qu’ils l’interpellent.

Plus d’un an après, cet appel n’a rien donné. La CGT estime que l’occupation est une entrave à son activité syndicale, mettant en avant les centaines de réunions empêchées par la présence des sans-papiers dans la « maison des travailleurs ». Les chefs du syndicat ne supportent pas d’avoir à discuter avec d’autres chefs (les délégués porte-parole de la CSP 75) et réclament sans cesse un contact direct avec la base des sans-papiers. Ils définissent la situation à leur manière : le problème à régler d’urgence, c’est l’occupation de la Bourse. La question posée par les occupant.es, à savoir celle d’une stratégie qui laisse de côté des milliers de travailleurs et de travailleuses isolé.es, est reléguée au second plan. Les soutiens (associatifs et militant.es d’extrême gauche) de la CSP 75 se rangent progressivement derrière cette idée et tentent de nombreuses médiations pour les faire partir, qui sont autant d’échecs. La CGT finit alors par « prendre ses responsabilités » et monte une équipe de gros bras pour évacuer de force la Bourse du travail. Masqués, armés de bâtons, de câbles électriques et de gazeuses, ils mettent tou.tes les sans-papiers dehors avec une violence extraordinaire, mais sans faire appel à la police, préférant régler eux-mêmes leur différend avec la CSP 75.

Durant cette occupation, le collectif Précipité avait rencontré Maïmouna, une ancienne résidente du foyer Laumière où il menait alors l’enquête 3 :

Extrait du journal de bord de Précipité, 2009 :

Lors des premières semaines passées à l’intérieur du centre Laumière, Binta nous avait soufflé le mot d’aller directement cogner aux portes des chambres. On prenait le son, c’est elle qui posait les questions, une fois par semaine entre 18 h et 20 h, au moment où il y avait un peu plus de femmes présentes. On avait noté sur un cahier une série de thèmes : le travail, le défaut de papiers, la vie dans les hôtels sociaux, l’arrivée dans les foyers, le règlement, la séparation d’avec la famille, la possibilité ou non de faire la cuisine, le rôle d’Emmaüs… Chaque semaine, on prenait une question différente et on passait de chambre en chambre.

C’est comme ça que nous avons rencontré Maïmouna, au tout début de l’hiver. Dans sa chambre, emmitouflée dans une couverture, elle avait insisté pour discuter un peu. Le lendemain, elle quittait le centre pour se faire hospitaliser. Après sa convalescence, elle espérait rejoindre au plus vite ses camarades sans-papiers, qui occupaient la Bourse du travail. Les lieux de lutte, les lieux d’occupation, elle en avait parlé comme d’un point d’appui, un relais supplémentaire pour continuer à exister dans la ville. Ce n’était pas la même chose, mais elle ne les opposait pas aux centres d’hébergement. C’était deux points dans sa géographie personnelle. Il lui était arrivé de revenir par choix dans un centre. Il lui était aussi arrivé d’en quitter volontairement un pour rejoindre des camarades sur un lieu de lutte.

Maïmouna nous a rappelés quel­ques mois plus tard, alors que nous suivions les préparatifs du déménagement à Laumière. « Je me suis réinstallée à la Bourse. Si ça vous intéresse toujours, venez me voir. »

Peux-tu me décrire un peu les lieux ?

Ça, c’est le couloir d’entrée de l’immeuble. Il y a des délégués. M. Diallo est chargé de la liste des présences. Chaque jour, on relève les noms, les différents numéros d’arrondissement, parce qu’on a des cartes d’adhérent.

Qu’est-ce qu’il y a sous cette tente ?

Ce sont des hommes qui se sont organisés pour dormir là. Au départ, la grande salle du fond était fermée, et finalement ils sont restés là. Ils ont installé un radiateur, la radio, la télé. C’est leur cocon.

Et là, au milieu de la cour ?

C’est la cuisine, avec M. Sissoko, qui est un peu notre chef organisateur.

Il prend tout en main. Des femmes viennent aussi chaque matin. Elles se relaient. Il y a toujours un repas le midi. On mange une seule fois par jour. Aujourd’hui, c’est du mafé avec du riz.

Comment faites-vous pour conserver la nourriture ?

C’est ce cagibi, de l’autre côté de la cour, qui nous sert de salle de stockage. C’est plein à craquer. Là, ce sont des bonnes volontés qui nous ont donné des réfrigérateurs. Malheureusement, il y en a beaucoup qui ne marchent plus. Beaucoup de soutiens ont aussi apporté des vêtements, de la nourriture. Là, tu vois, il y a les sacs de pâtes, de riz, de pommes de terre, de tomates, de l’huile. Mais il n’y a pas que la nourriture qui est stockée. Il y a aussi le matériel qu’on utilise pendant les manifs : les tam-tam, les haut-parleurs, tout ce qui peut nous être utile. Et puis là, comme tu peux voir, c’est la liste de nos besoins. Souvent, des gens arrivaient et nous demandaient ce dont on avait besoin. Du coup, on a fait un panneau.

Tu peux lire le panneau en entier ?

« Marquez vos besoins pour les soutiens : Carte de séjour de dix ans/ Du pain/ De l’eau/ Du riz/ Du lait/ Couscous/ Des couches bébé/ Huile / Sel / De l’argent/ Beurre/ Des serviettes/ Tomates/ Cachets d’aspirine/ Oignons/ Des assiettes et des gobelets jetables/ Gingembre/ Jouets d’enfant/ Pommes de terre/ Fourchettes/ Carottes/ Cuillères/ Fruits/ Pharmacie. »

Il y a encore une autre liste affichée…

Oui, c’est la liste des bains-douches dans Paris, parce qu’ici il n’y a ni eau chaude ni salle de bain, il n’y a que des toilettes. Et puis là, c’est la liste des domiciliations pour informer tous ceux qui en ont besoin. Il y a également un grand papier sur lequel il y a l’alphabet, qui sert aux cours de français.

Et puis ça, ce sont des dessins d’enfant pour essayer d’égayer un peu. Enfin, il y a l’affiche de l’émission de radio de la Coordination 75, « Des papiers pour tous », qui raconte en direct l’actualité des luttes de tous les sans-papiers, un jeudi sur deux à 13 h.

le ministère des sans papier 8

Et là, juste à la sortie du cagibi, c’est le grand dortoir collectif ?

Oui, c’est l’entrée du dortoir principal des hommes, dans la grande salle de la Bourse du travail. Vous voyez le nombre de matelas…

Combien de gens dorment ici ?

Je ne saurais dire le nombre. Mais, au départ, il y a 1 300 dossiers de régularisation qui ont été déposés, et il y en a plus de la moitié qui dorment là.

Et les autres ?

Quand il a fait très froid, les femmes et les enfants, on s’est débrouillés. On est allés se mettre au chaud au premier étage, au-dessus de la grande salle des hommes. J’y ai encore mes affaires, mon matelas, mes couvertures. Au-dessus, il y a encore un étage, où il y a des femmes avec des enfants. Mais il y a aussi des personnes dans les cages d’escalier, entre les étages. La nuit, tout est vraiment pris, tout est occupé. Vous n’avez pas de place pour passer. La journée, tout le monde sort, vaque à ses occupations. Chacun fait ce qu’il peut. Celui qui veut se reposer, qui se sent bien à rester ici, eh bien il reste. Si tu as ton ticket de métro, tu peux sortir, sinon on est là, dans la cour.

C’est quoi pour toi la différence entre un lieu comme ici et un foyer d’hébergement d’urgence ?

Ici, il n’y a pas de contraintes sur les sorties ou les entrées. Dans les foyers d’hébergement, c’est une autre organisation. Il y a l’administration, vous êtes obligé de suivre certaines lois. Il y a une rigueur qui est imposée. C’est une association qui vous a emmené là-bas. Donc, ils ont leur propre organisation. Ici, cela a été une occupation pour nous. On est venus comme ça, de façon anarchique, dans le cadre d’un bras de fer avec la CGT. On est entrés. Mais il fallait s’organiser pour pouvoir rester ici. On a essayé d’avoir des règles à nous. Car il y a l’insalubrité. Ça peut générer la maladie, et donc il faut rester propre. Il faut aussi se respecter. Il y a des délégués. Certains veillent à ce que personne n’allume de cigarette ici. Les réchauds, c’est interdit aussi. Il y a des jours où on doit faire le ménage. Chacun doit laver ses couvertures, les ranger quand il se lève. Dans les centres d’hébergement, c’est différent. Il y en a qui ont les papiers, qui sont arrivés par l’intermédiaire d’assistants sociaux. Ici, on n’en a pas, c’est entre nous qu’il faut s’entendre. Ce qui facilite les choses, c’est qu’on est tous dans la même situation de précarité. Il n’y en a pas un qui se trouve au-dessus de l’autre, qui se trouve mieux que l’autre. Donc, on peut tous dormir à même le sol. L’essentiel, c’est que passent nos revendications.

Tu préfères être ici ou là-bas ?

Je préfère être là-bas dans la mesure où je dormirais au chaud, je serais peut-être soignée, j’aurais une chambre, un repas. Ici, on n’est pas là parce qu’on le veut. C’est aussi la différence.

Là-bas, dans les centres, on y est parce qu’on le veut ?

Non, pas forcément. Mais c’est une transition. Déjà, on vous prend en charge. Donc, ce côté précarité, c’est pas pareil. Vous êtes à l’abri de beaucoup de choses. Ici, il y en a un qui est parti un jour au travail. Le soir, on nous a appelés : au moment où il s’habillait pour quitter le travail, il est tombé, crise cardiaque, et il est mort sur place. Peut-être que dans un centre il ne serait pas sorti, il y aurait eu un médecin, le Samu.

Ici, tu parles à tout le monde ?

Oui. Ça, c’est une chose qui n’existe pas trop dans les centres d’hébergement. Les gens ne se côtoient pas, ils sont réservés. Ici, il n’y a pas de barrières. Peut-être parce qu’on est dans la même situation. C’est un vrai lieu de vie. Ça nous donne de l’ambiance. On est contents de se retrouver. C’est comme si on avait formé une famille. Il y a des gens qui ne sont jamais sortis d’ici, qui se sont approprié les lieux. C’est eux qui organisent, qui veillent à tout.

Il y a beaucoup de gens qui utilisent cet endroit comme refuge pour dormir ?

Oui. Beaucoup. Quand tu n’as pas de papiers, ça veut dire que tu ne peux pas travailler, que tu n’as pas de maison. Si tu es hébergé chez quelqu’un, il n’acceptera pas longtemps que tu ne participes pas, que tu n’aies rien pour contribuer. Ça se dégrade vite, les relations humaines, dans ce cas-là. Alors qu’ici, qu’il y ait ou non à manger, on est ensemble, on se sent bien. On se soutient. Certains qui ont les papiers, qui travaillent, viennent le week-end pour faire des beignets, des galettes. Il y en a toujours qui apportent quelque chose. Quand j’ai été hospitalisée, ils sont tous venus me voir, certains m’ont apporté des fruits, d’autres 10 euros, 5 euros. Ça m’a permis de recharger mon portable, d’avoir quelques tickets pour sortir. Dans un centre, personne ne ferait ça. Peut-être l’assistante sociale. Mais ça ne serait pas la même chose.

Tu as vécu combien de temps ici ?

Depuis le début, jusqu’en décembre. Pendant cette période, j’ai aussi été hébergée chez des gens par-ci par-là, j’ai eu des petits boulots. Donc je sortais, je me débrouillais. Mais quand j’ai su que j’étais malade, j’ai vraiment eu peur et j’ai préféré rester coucher là, jusqu’à ce que je voie les assistantes, les gens qui pouvaient m’aider. Et quand il a commencé à faire vraiment très froid, j’ai appelé le 115. Avec les camarades, il y avait eu des manifs pour exiger de la mairie qu’ils rétablissent le chauffage. Ils avaient dit oui, mais, honnêtement, je n’ai pas senti que c’était plus chaud que d’habitude. Ça explique pourquoi il y a autant de couvertures ici. Moi, j’en avais peut-être quatre ou six sur moi quand je dormais. Bref, c’est à cette période que je suis entrée à l’hôpital, mais maintenant ça va mieux.

Tu as eu d’autres expériences militantes avant la Bourse du travail ?

Pas du tout. Ça a été la première pour moi. Je me trouvais seule, stressée. Quand j’entendais « clandestin » à la télé, c’est des mots qui me choquaient. Comment faire ? Je cherchais. Les gens m’ont dit qu’il y avait des associations où on pouvait militer, où on pouvait se mettre ensemble par rapport à notre situation. J’ai cherché, j’ai demandé. Il y avait un lieu de rencontre près du métro Corentin-Cariou, avec des réunions tous les samedis après-midi. Quand je suis arrivée, j’ai compris l’organisation, comment fonctionner. J’ai compris que l’immigration, ce n’est pas… je ne trouve pas le mot… Ce n’est pas un crime. Parce qu’avant je me culpabilisais, je me disais : « Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce que je vais devenir ? » J’ai compris que je n’étais pas la seule dans cette situation. Ça m’a rassurée, j’ai retrouvé un peu de confort.

1. À l’été 1996, plusieurs centaines de personnes occupent une église du quartier de La Chapelle à Paris, avec l’accord du curé, pour réclamer des papiers leur permettant de rester légalement en France. Leur expulsion par des centaines de gendarmes mobiles a été une date très importante dans le développement de la lutte des « sans-papiers ».

2. Pierre Barron, Anne Bory, Lucie Tourette, Sébastien Chauvin et Nicolas Jounin, On bosse ici, on reste ici ! La grève des sans-papiers : une aventure inédite, La Découverte, 2011, p. 93.

3. Lire Pour l’instant, c’est là qu’on habite, p. 63, Z n°11, Paris/Travail Social.