La ruée vers l’ordre

Reportage sur le site d’un méga-projet aurifère en Chalcidique

La crise économique tombe à pic pour enfin concrétiser le projet ambitieux d’ouvrir une mine d’or à ciel ouvert dans le nord-est du pays. En laissant la concession à la société canadienne Eldorado Gold, la Grèce souhaite montrer aux investisseurs privés, d’ici ou d’ailleurs, qu’elle les accueille à bras ouverts. Sur place, face à la destruction de la montagne, la résistance s’organise dans de nombreux villages, avec parfois des sabotages d’envergure. Mais l’entreprise et les pouvoirs publics ne sont pas près de lâcher prise : répression, intimidations, chantage au travail et manipulation des affects, tous les coups sont permis.

Texte : Camille Auvray et Claude Tighur avec Kalypso Derebeis

« Elles vous plaisent mes réponses ? », lance, narquois, Kostas Georgantzis. Le responsable des relations publiques de l’entreprise aurifère Hellas Gold sourit de notre air sceptique. Il pose tranquillement son smartphone sur la table. Kostas a une belle voix grave à l’anglais impeccable, une grosse montre sur une grosse main aux ongles manucurés, et porte un polo bleu sombre pour parfaire le côté décontracté. Accepter de répondre aux questions des journalistes, même celles qui dérangent – surtout celles qui dérangent –, c’est son métier. L’essentiel est de communiquer. « Je voudrais d’abord dire que la Grèce est un pays magnifique », déclare-t-il au début de l’interview. Il y a six ans, Kostas est revenu d’Allemagne pour atterrir en Chalcidique au bord de l’eau, à Stratoni, petit village construit pour les besoins de l’industrie minière. « Je ne regrette pas d’être rentré. La Grèce en crise, c’est un formidable défi. »

Ici s’organisent les prochaines étapes d’un gigantesque projet industriel pour lequel un investissement privé d’un milliard de dollars a été annoncé : le lancement de l’extraction d’or à ciel ouvert dans la forêt de Skouries, mais aussi la poursuite de l’exploitation des mines déjà en activité, la réouverture de la vieille mine d’Olympias et la construction d’une usine métallurgique à Stratoni, où nous nous trouvons. Détenue à 95 % par la société canadienne Eldorado Gold, la filiale Hellas Gold en charge de l’affaire prévoit de récupérer plusieurs tonnes d’or, alors que l’on annonce 7,7 millions d’onces de réserves1. Avec un cours actuel à plus de 1 700 dollars l’once, le calcul est vertigineux. Sans oublier le plomb, le zinc, le bronze et l’argent récupérés dans la foulée. Vingt milliards d’euros : c’est la valeur du trésor enfoui dans les entrailles de la terre, selon les savantes projections d’un gouvernement grec qui espère devenir le premier producteur d’or européen d’ici à 2015. Trésor dont l’État ne touchera pas un centime, car contrairement à celui de nombreux autres pays, le code minier en Grèce ne prévoit le versement d’aucune redevance sur la production. « C’est le moment d’envoyer un signal aux étrangers pour prouver qu’il est possible d’investir dans notre pays, martèle Kostas. Par le passé, les investisseurs ont été chassés. Il est temps de changer. Nous sommes aujourd’hui les pionniers. »

Les pionniers furent aussi ces gens qui conquirent l’Amérique du Nord en s’imaginant qu’une terre inoccupée n’attendait qu’eux pour être valorisée, au mépris de l’existence bien réelle des Indiens qui résistèrent comme ils purent. Kostas le pionnier fait face à une autre résistance : celle des habitants de la Chalcidique. Certes, l’entreprise a reçu d’Athènes le feu vert environnemental en juillet 2011 et a débuté ses travaux de déboisement en mars 2012, après neuf ans de bataille juridique contre les opposants. Pourtant, les manifestations locales et nationales, les blocages et les procès continuent. Le 24 novembre à Thessalonique, 7 000 personnes défilent sous un soleil radieux derrière une impressionnante procession d’hommes en noir portant d’énormes troncs d’arbres à la manière de cercueils. On enterre la forêt. « Remballe ton cyanure et rentre chez toi ! Ouste ! », scandent joyeusement les manifestants. Pollution de l’eau, abeilles en danger, poussières toxiques, métaux lourds dans le sol, profits dont personne ne voit la couleu : les arguments ne manquent pas pour rassembler autant de monde dans la rue.

Partout, des cortèges aux maisons où nous sommes accueillis, les habitants du coin ont encore à vif la mémoire de la répression qui suivit la manifestation du 21 octobre dernier. Ce jour-là, deux mille personnes se réunissent pour marcher dans la forêt de Skouries. Après quelques centaines de mètres, un barrage de police les empêche de poursuivre. Deux pierres sont lancées ; les gardes mobiles chargent la foule. C’est la panique. Ils arrêtent quatorze personnes et poursuivent les autres sur plusieurs kilomètres jusqu’à en attaquer certains, réfugiés dans leurs voitures, avec des granades lacrymogènes. Un vieil homme ayant perdu le contrôle de son véhicule à cause des gaz sera accusé d’avoir volontairement foncé sur les policiers. Il attend son procès, comme plusieurs autres. Chaque témoignage évoque la violence et la peur : « J’ai cru qu’ils allaient nous tuer ». « Nous étions blessés. Pas seulement blessés. Insultés. J’avais aussi très peur de ce que l’État était prêt à faire pour me tenir à l’écart de la montagne ». « C’était la première fois que je me faisais arrêter. C’était brutal, absurde. Je devenais dingue, je leur disais : “je suis mère de trois enfants, je n’ai pas lancé de pierre, vous allez me relâcher ?” Ils ont dit “on verra”. »

« Si les gens ne manifestaient pas, il n’y aurait pas de violence », rétorque Kostas Georgantzis. « Vous pensez vraiment qu’ils sont capables de faire annuler un investissement comme celui-ci ? Vous n’avez vu que ceux qui crient et aboient. Si vous attendez deux ou trois ans, vous verrez. Les gens vont changer. Nous allons créer une nouvelle réalité. » Nous en étions donc là, en cette fin d’automne 2012, cette période de gestation où sont tranquillement posées les bases d’une « nouvelle réalité ». En effet, faire main basse sur tout un territoire demande beaucoup de patience et un peu de méthode. D’abord, s’assurer le soutien de Bruxelles, d’Athènes et des élus locaux pour avoir la voie libre du côté des procédures légales. Ensuite, allier responsabilité environnementale et répression, privatisée ou non, pour sécuriser le site et neutraliser les voix discordantes. Sans oublier un élément essentiel : diviser les villages et les familles en pratiquant le chantage au travail et fabriquer ainsi le consentement de toute une communauté.

Christos Pachtas, requin dans un corps de nounours

« Nous allons appliquer à la lettre le permis », affirme Christos Pachtas, les yeux rieurs, une moustache sympathique et un français hasardeux plein de bonne volonté. Mais derrière la bonhomie provinciale se cache un fin connaisseur des couloirs du pouvoir. Ministre et membre du Pasok jusqu’en 2004, il est contraint à la démission et renvoyé du parti pour une affaire de corruption. Il revient alors en Chalcidique, sa région d’origine, pour se faire élire en 2010 maire de la municipalité d’Aristote, composée de douze villages. À Ierisso, l’un de ces villages, nous trouvons pourtant le bureau du maire complètement vide2. Les habitants, unis contre le projet, jurent de lui casser la figure s’il ose y mettre les pieds. Nous avons donc rencontré Christos Pachtas réfugié dans un village perché dans les hauteurs. « Il se lève, il pense à la mine. Il se couche, il rêve de la mine », rigole un militant. Difficile de comprendre ce qui anime une telle obsession : la perspective de revenir sur la scène politique nationale, voire européenne, comme spécialiste de la gestion de crise ? Ou peut-être la possibilité de toucher de juteux pots-de-vin ? Plusieurs de nos interlocuteurs le laissent entendre sans qu’il nous soit possible de le prouver.

Christos Pachtas était en tout cas ministre adjoint à l’Économie en décembre 2003, lors du scandale de la revente de la concession minière. La situation est alors explosive. TVX Gold, l’entreprise qui porte déjà à l’époque le projet de mine géante depuis des années et exploite le site à Olympias, fait les frais de la mobilisation tenace des habitants et se voit refuser le permis environnemental en 2002. Quelques mois plus tard TVX Gold quitte la Grèce, laissant un territoire souillé et 472 mineurs sur le carreau. Ces derniers font du grabuge devant le ministère, au moment où Athènes soigne son image en prévision des Jeux olympiques : il devient urgent de trouver une solution. Christos Pachtas s’y colle. Il faut que l’état grec rachète la concession et la revende à un nouvel investisseur : ce sera Hellas Gold, né trois jours avant la transaction.

Cette nouvelle société est détenue conjointement par une entreprise enregistrée au Canada et par une vieille connaissance de Christos Pachtas, Fotios Bobolas, un magnat grec de la presse et du BTP. La création express d’Hellas Gold passe outre la procédure d’appel d’offres et permet à TVX de quitter le pays tranquillement, sans se soucier des dégâts environnementaux, ni même des indemnités de licenciements3. Neuf ans plus tard, en juin 2011, George Papaconstantinou, après avoir magouillé les chiffres du déficit public à la tête du ministère des Finances4, devient ministre de l’Environnement. Sans perdre une minute, il signe le fameux permis environnemental autorisant l’ouverture de la mine de Skouries5. La crise et l’injonction de la Troïka à valoriser la Grèce de toute urgence sont passées par là.

Bétonnage de la montagne

Le mont Kakavos fonctionne comme un réservoir pour la région : ses roches poreuses accueillent, stockent et diffusent l’eau sur les différents versants. La mine de Skouries va détruire ce réservoir en deux temps. Le temps des travaux puis de l’exploitation nécessite une zone sèche pour pouvoir travailler. L’eau de ruissellement va donc être drainée vers une zone plus éloignée du site d’exploitation, déséquilibrant l’écosystème des deux côtés. Près de la mine il n’y aura plus assez d’eau, plus loin il y en aura trop. À long terme, Hellas Gold a prévu de reboucher les galeries avec les déchets issus de l’exploitation. Ces déchets, beaucoup plus compacts que la roche d’origine, ne permettront pas le stockage et le lent ruissellement des eaux souterraines.

À propos de cette opération qui s’apparente quasiment à un bétonnage de la montagne, Simon Judd, le responsable environnement de Hellas Gold, se vante d’ailleurs sans rire de « rendre la montagne plus solide ». Le minérologue Giorgos Triantafyllidis, rencontré à Thessalonique, est moins enjoué : « Cette zone imperméable devient comme un mur impénétrable pour l’eau déviée de son cours habituel. De quoi provoquer des problèmes d’érosion et déséquilibrer tout l’écosystème du lieu ». Il continue : « Pour pouvoir creuser en profondeur au-delà de 400 mètres, Hellas Gold prévoit d’utiliser une méthode à base d’explosifs ». Cela présente un autre risque, plus hypothétique, mais très important. Lors des phases d’exploitation les plus profondes, la dynamite utilisée par l’entreprise pour creuser les galeries pourrait créer des failles là ou la roche était auparavant étanche. Ces nouvelles failles laisseraient filer l’eau vers des nappes phréatiques situées bien en dessous du niveau de la mer et déconnectées du circuit de l’eau alimentant les villages. Enfin, le phénomène de l’acidification des eaux de drainage ainsi que les déchets pollués au cyanure (si ce produit est finalement de nouveau utilisé) entraînent la pollution des eaux souterraines et de surface. C’est ce qui s’est passé aux alentours du bourg d’Olympias où, encore aujourd’hui, l’eau n’est plus potable.

Miracle de la science

Megali Panagia, petit village situé là-haut dans la montagne, à trois kilomètres du futur cratère. Il est neuf heures, nous avalons des cafés frappés dans un grand bar qui n’ouvre pourtant ses portes qu’en fin d’après-midi. Mais ce matin, c’est le point de rendez-vous discret de quelques dizaines de femmes de tous âges, venues des villages alentour. Elles ont décidé de s’approcher du site. « Il y a eu un cocktail Molotov lancé cette nuit, la police est sans doute sur les lieux », nous confie l’une d’elles. Mais « venir entre femmes, c’est compter sur le fait que les forces de l’ordre hésiteront à charger ». Le départ est lancé. Chacune monte en voiture. Après cinq kilomètres de route forestière, nous continuons à pied dans la forêt de Skouries, sur une piste où l’on entend déjà le bruit des forages. Là, une Nissan grise attend le groupe. Dedans, deux agents de sécurité tout en noir, casquette et lunettes de soleil, caméra au poing. « Pourquoi nous filmez-vous ? Qu’avons-nous fait ? Vous voulez que je me déshabille ? » s’emporte l’une des marcheuses. Sur le bord de la route, la terre est retournée, les racines arrachées. Autour s’étendent de grands espaces déboisés. Puis les arbres à nouveau, couleur d’automne, et au loin, la mer. « D’ici, on n’avait jamais eu une vue sur l’horizon, la forêt était trop dense. Ils ont déjà bien travaillé », constate Angelina, sweat turquoise à capuche et cigarette roulée au coin des lèvres. Sur les 31 700 hectares octroyés à l’entreprise, 410 sont situés sur la forêt de hêtres et de chênes centenaires. « Ils vendent le bois pour le chauffage, raconte-t-elle, la crise obligeant les gens à délaisser le fuel pour le bois, plus économique pour se chauffer. Si tu veux, cet hiver, tu peux brûler ta forêt dans ton poêle ! Seulement, les gens du coin boycottent ce bois. Ils préfèrent acheter ailleurs. »

Angelina a trente ans. À la fin de ses études, elle a décidé de revenir habiter une petite maison de famille dans un village non loin d’ici, comme beaucoup de gens en Grèce depuis le début de la crise. Elle vit des saisons touristiques. Nous marchons à côté d’elle et, sous le regard des vigiles, entrons à l’intérieur du chantier entouré de barbelés. Là sera bientôt creusé un immense trou de 700 mètres de diamètre et de 240 mètres de profondeur. Selon les projections de l’entreprise, 3 100 tonnes de roche seront extraites toutes les heures. Le cratère sera prolongé par une mine souterraine : 25 kilomètres de galeries qui plongeront jusqu’à plus de 450 mètres de profondeur. « Ils disent qu’une fois l’or récolté, ils reboucheront tout et feront repousser la forêt. Un vrai miracle de la science ! » s’exclame Angelina.

« Nick ! Nick ! Tu leur montreras la pépinière d’arbres ! », s’assure le lendemain le Britannique Simon Judd, responsable santé-sécurité-environnement du site d’Olympias, la mine qui vient d’être remise en route. Son jeune assistant, Nikos Papafilippou, a pour mission de nous faire faire le tour de la propriété. Anglais impeccable, surnom à l’américaine, études à Londres, Nick tient à nous appeler par nos prénoms dès notre premier contact téléphonique. Au milieu d’un vaste paysage lunaire de collines grises, formées au fil des ans par les résidus de l’exploitation minière, se trouve l’une des deux pépinières où sont testées différentes espèces d’arbres en fonction de la composition du sol. « Nous plantons des arbres ailleurs, en compensation de ceux que nous coupons maintenant dans la forêt de Skouries », explique Nick. Un clip sur le site internet d’Hellas Gold présente la suite des opérations. Une vue aérienne de la forêt y est représentée en images de synthèse. De petites tâches vertes symbolisent les arbres. Elles disparaissent ensuite pour laisser place à la mine, puis reviennent une à une boucher le trou comme si de rien n’était. Du remplissage de surface, comme on le fait d’un clic sur n’importe quel logiciel de retouche d’image. « Nous replanterons ensuite sur les différents sites, au moment de la fermeture des mines. Même dans les endroits où il n’y a jamais eu d’arbres, nous prévoyons d’en mettre », poursuit notre guide. « Regardez, là. » D’un geste du menton, Nick montre un arbrisseau chétif au milieu de la cour. « Un arbre. »

Balayer la poussière

Extraire les minerais de la montagne nécessite de prélever d’énormes quantités de roche avant de la remettre sous terre. Mais cette opération n’est pas sans conséquences : le broyage de la roche modifie son équilibre chimique. C’est ainsi que l’arsenic, présent naturellement sous terre, est libéré par l’extraction d’or. Le forage, le dynamitage, le concassage, le stockage et le transport, a fortiori dans le cas d’une mine à ciel ouvert, sont autant d’occasions de disséminer à tous les vents des poussières de cette roche instable. « Régulièrement, nos rues et nos voitures sont recouvertes d’un ou deux centimètres de sable. Vous savez d’où il vient ? Du Sahara. Il est transporté par le vent, qui lui fait faire un trajet de 1 500 kilomètres, raconte un habitant de Ierisso, le village au bord de la mer où se mobilise la population. « Alors vous imaginez bien que tout le monde est inquiet : la côte n’est qu’à 50 kilomètres du futur cratère. Si le sable parcourt une telle distance, alors la poussière toxique pourrait même toucher Thessalonique ». Simon Judd, le responsable environnement du projet à Skouries, ne voit pas le problème : « Les poussières ? On installera un système de vaporisation d’eau sur la route pour les éliminer. Rien de plus simple ».

Nettoyeurs-pollueurs

Mais le site a besoin de bien plus qu’un coup de vert. Sous terre se cache « l’une des pollutions les plus dangereuses dont l’extraction minière moderne est responsable », selon le climatologue et économiste William Sacher6 : l’acidification des eaux de drainage. Depuis des dizaines d’années, les entreprises minières creusent la terre pour en extraire les métaux rares puis abandonnent les galeries. Jamais rebouchés, très peu surveillés, ces dizaines de kilomètres d’anciens tunnels contiennent de la roche dont les minéraux, au contact de l’air et de l’eau, libèrent des métaux toxiques comme l’arsenic ou le plomb. À n’importe quel moment, les eaux souterraines peuvent donc se charger de ces métaux, ce qui les rend acides et terriblement nocives pour la faune et la flore7. En 2003 puis à l’été 2012, aux abords de Stratoni, l’eau contaminée s’est déversée dans la mer qui a pris une inquiétante couleur rouille8.

Hellas Gold s’est engagée à s’en occuper. En comblant les tunnels, on réduit la quantité d’air, rendant impossible la réaction chimique qui entraîne l’acidification de l’eau. « Depuis 2004, l’entreprise a déjà dépensé plus de 200 millions d’euros pour nettoyer », assure le maire Christos Pachtas. « Si le projet ne se fait pas, alors oui, nous aurons de graves problèmes environnementaux. Vous croyez qu’on va le trouver où, l’argent pour nettoyer ? Dans les caisses de l’État ? », assène-t-il en souriant, serein derrière son grand bureau. Un peu plus tard, nous demandons à Annie ce qu’elle en pense. Annie milite contre l’extraction minière depuis des années. Cheveux bouclés grisonnants et polaire bariolée, la cinquantaine bien avancée, elle parle d’une voix calme et pèse chacun de ses mots. « Ils prétendent résoudre les problèmes laissés par les trous d’hier en creusant de nouveaux trous », réagit-elle. « Je ne vois pas comment un boulot de nettoyage devrait nécessiter de détruire encore un peu plus de montagne. Par contre, je vois bien en quoi c’est profitable. » Installée à la campagne, Annie est dans la lutte « pour défendre une autre manière de vivre ensemble ». « Les arbres qu’ils veulent planter, ce sont des arbres morts. On ne peut pas dire que l’on va planter par-dessus des déchets miniers et que cela participe de l’écosystème. Un écosystème, ça met des milliers d’années à se constituer », commente-t-elle.

Il n’y a pas qu’en Chalcidique que les industriels s’habillent en défenseurs de l’environnement. Comme l’explique le géographe Nicolas Donner9, sécuriser les installations ne passe désormais plus seulement par l’approche défensive que représentent les barbelés et les gilets pare-balles des vigiles de Skouries. Les entreprises développent aujourd’hui une véritable « technologie de l’éthique » qui vise à ce que « l’activité intègre la résolution de ses propres contradictions ». Pour tenir tranquilles des populations européennes plus attentives aux destructions du paysage que par le passé, on veille à ne pas ignorer la question de l’impact environnemental. Surtout, reprendre à son compte des revendications écologistes permet de disqualifier les défenseurs de l’environnement ,relégués au rang d’extrémistes passéistes. « Ce sont des fanatiques, des phobiques irrationnels de l’industrie », assurait ainsi Kostas, notre chargé de communication. C’est exactement ce que promeut le puissant lobby européen Euromines, qui tient une conférence à Bruxelles au moment même où nous sillonnons les villages : « Exploiter l’or en Europe : libérer la croissance dans l’UE ». Selon Euromines, « rouvrir d’anciennes mines en utilisant les toutes dernières technologies peut également constituer pour les États membres une excellente opportunité de remplir leurs obligations envers l’Europe […] et d’entamer le processus de réhabilitation des zones polluées ».

L’enjeu est de taille pour l’Union européenne qui a décidé au tournant des années 2000 de s’attaquer au chantier de son indépendance en métaux précieux10. Les stocks mondiaux baissent, les cours sont au plus haut et l’évolution des rapports de force internationaux rend de plus en plus compliquée l’extraction à bas coût dans les pays pauvres. On s’intéresse désormais à des résidus miniers issus des précédentes périodes d’exploitation, longtemps considérés comme des déchets. Ces derniers sont filtrés à nouveau pour en recueillir les précieuses pyrites porteuses d’or. On exploite aussi des gisements qui n’étaient pas considérés comme suffisamment lucratifs il y a encore quelques années. En Chalcidique, sur une tonne de roche extraite du sol, Hellas Gold espère ainsi obtenir 0,82 gramme d’or, une quantité extrêmement faible au regard des 4 ou 5 grammes par tonnes jugés rentables dans les années 200011. « Ils ont calculé que l’extraction restait rentable jusqu’à 0,3 gramme de métal jaune par tonne », nous indique le minérologue Georgios Triantafyllidis. « Ils ne peuvent plus s’arrêter. Ils vont continuer à forer pour identifier d’autres réserves minuscules. Ce nouveau type d’exploitation détruit littéralement la montagne. » Selon lui, si le prix de l’or reste au plus haut et si Hellas Gold réussit à vaincre les oppositions locales, c’est toute la montagne qui pourrait être concernée par l’extraction minière à moyen terme, et bien d’autres territoires ailleurs en Grèce.

Cachez ce cyanure…

Pour apaiser les foules, une autre mesure est annoncée : l’abandon de la cyanuration, une méthode d’extraction de l’or utilisée partout dans le monde depuis les années 197012. « Le cyanure, ça n’est pas interdit. Mais psychologiquement, c’est mieux de s’en passer », assure Christos Pachtas. Le cyanure a déjà fait quelques dégâts dans la région : des bassins qui en contenaient ont empoisonné l’eau aux abords d’Olympias. Pêche et nage sont interdites dans un diamètre de 1 800 mètres autour de Stratoni. Dans d’autres pays, les ravages du cyanure utilisé à grande échelle sont désormais bien établis : faune dévastée13, cancers et fausses couches à répétition dans la population14. Hellas Gold annonce qu’une autre méthode – plus coûteuse – sera utilisée : le flash smelting, procédé mécanique servant habituellement à extraire le cuivre de la roche. Or, à Skouries, il y a aussi du cuivre. En y ajoutant l’or récolté sur le site d’Olympias, on ferait ainsi, littéralement, d’une pierre deux coups. « Ce serait la première fois que l’on effectuerait un tel mélange. Ils n’ont fait aucun test et n’ont toujours pas construit d’usine-pilote, malgré l’injonction du ministère de l’Environnement », s’inquiète le minérologue Georgios Triantafyllidis.

S’ils martèlent qu’il n’y aura pas de cyanure, nos interlocuteurs ne semblent pas très au point sur la nouvelle technique. « Le flash smelting ? Ce n’est pas ma préoccupation actuelle. On s’en occupera dans cinq ou six ans, quand tout sera prêt. » Simon Judd, le responsable santé-sécurité-environnement, semble avoir d’autres chats à fouetter. Kostas, le communiquant d’Hellas Gold, nous renvoie aux spécialistes : « Je ne peux pas vous expliquer, je ne suis pas scientifique. Vous n’avez qu’à appeler Outotec, l’entreprise qui a conçu ce procédé. Et puis, en fait nous, on n’a rien contre le cyanure. Bien utilisé, ça marche. » « Le flash smelting, c’est une mesure de diversion », assure Annie. « Dans quatre ou cinq ans, quand l’usine sera prête à démarrer, ils utiliseront le cyanure. » En 2002, TVX, le précédent exploitant, avait assuré qu’il creuserait les galeries avec une foreuse et non à la dynamite pour ne pas déstabiliser le sol du village de Stratoniki. Au moment du forage, la machine s’est avérée inefficace, et TVX est revenu à la dynamite. De là à penser qu’Hellas Gold pourrait faire de même à Skouries avec le flash smelting et le cyanure…

Les portes restent en tout cas ouvertes à un tel revirement : le permis environnemental prévoit la possibilité de revenir à la cyanuration en cas d’échec du flash-smelting15. Surtout, malgré une résolution du Parlement européen de mai 2010, la Commission a refusé d’interdire le cyanure : « Une interdiction totale du cyanure impliquerait soit l’arrêt de l’extraction européenne, soit l’export des aurifères pour un traitement hors Union européenne où des normes environnementales moins strictes sont en vigueur… » Dans cette course au moins-disant environnemental, la Commission européenne a d’ailleurs convaincu les dirigeants grecs de franchir une nouvelle étape avec le vote en 2010 d’une loi permettant de mettre en place une procédure désignée sous le nom de fast track qui accélère la validation des investissements. Finies les attentes de neuf ans pour obtenir un permis environnemental… C’est en vertu de cette loi qu’Eldorado Gold a rapidement reçu en juin 2011 les autorisations pour un autre site d’exploitation aurifère, à Perama, en Thrace.

Des bijoux et des mobiles

Selon le lobby industriel World Gold Council, 60 % des quelques 3 600 tonnes d’or utilisées annuellement vient de la production des mines. Il s’agit donc « d’or neuf ». Les 40 % restants sont issus pour 28% du recyclage, par exemple de la refonte de vieux bijoux ou de la récupération de l’or dans des téléphones portables usagés ; et pour 12 % du déstockage des banques centrales. À quoi sert cet or ? Un peu moins de 70 % est utilisé pour la confection de bijoux. Environ 20 % sert à la production de pièces et de lingots, achetés en grande partie par les banques – la banque centrale chinoise est actuellement en train de constituer son stock. Enfin, un peu plus de 10 % est utilisé dans différents domaines industriels : usages médicaux, télécommunications (les téléphones portables contiennent tous une infime quantité d’or), électronique (pour sa bonne conductivité électrique). Les industriels étudient actuellement l’utilisation de l’or dans les nanotechnologies, pour ses propriétés d’inaltérabilité.

Nous nous battrons s’il le faut

« Nous étions allées dans la montagne, à proximité du site », raconte Angelina. « À l’entrée, des hommes cagoulés nous ont refusé le passage. Nous leur avons répondu que la route était publique. Ils nous ont agressées et ont tenté de s’emparer de ma caméra. Ils ont pris ma voiture en sandwich pendant trente minutes, un véhicule de chaque côté, nous ne pouvions plus bouger. On a vu ce type de procédé en Afrique, en Amérique Latine. Maintenant on a la même chose en Europe. Juste ici. » Joint par téléphone, le professeur Alain Deneault commente : « Selon les parties du monde, les acteurs savent à quel degré de violence recourir pour accéder à leurs fins. » En l’occurrence, dans la Grèce du xxie siècle, on n’en est pas à l’assassinat des opposants, comme au Salvador. Mais on instille tranquillement un climat de peur et de contrôle à l’aide de différents procédés : intimidations, surveillance par la police et les vigiles privés, harcèlement téléphonique ou encore indics chez les mineurs. Nous croisons bizarrement une voiture de police en début de soirée en sortant de la maison d’un militant, dans la venelle impraticable qui mène chez lui. Le très médiatique leader historique des luttes anti-mine de la région, Tollis Papageorgiou, raconte les menaces publiques des mineurs contre lui au moment de la lutte contre l’usage de la dynamite à Stratoniki et même comment il a alors échappé à une tentative d’assassinat. L’histoire se passe en novembre 2001 sur une route de montagne. Tollis est au volant, une voiture lui coupe la route et une autre fonce sur lui. Il fait des tonneaux et part dans le ravin. Il en réchappe de justesse. Aujourd’hui, il reçoit presque chaque jour des menaces de mort par téléphone.

Face à ces multiples intimidations, la population ne reste pas sans voix. Au début du mois d’août 2012, un groupe d’habitants interrompt le conseil municipal à Ierisso en coupant l’électricité et l’eau du bâtiment. Quelques fumigènes fusent. Le maire Christos Pachtas appelle la police en prétendant qu’ils ont mis le feu. À l’arrivée de l’escadron, le prêtre de Ierisso sonne les cloches de l’église pour alerter la population. Tout le village se retrouve dans la rue, et, après plusieurs heures d’affrontements, chasse les forces de l’ordre. Certains sortiront même leurs fusils. Pour organiser la suite et maintenir l’offensive, les gens du coin peuvent compter sur le soutien de militants de Thessalonique, à deux heures de voiture. Lakis, militant anarchiste et cuisinier dans un centre social autogéré, est maintenant un habitué de la Chalcidique. « Au début, c’était pas facile de s’intégrer. Cela s’est fait au fil des séjours, sans décider à la place des riverains. Mais quand ils se sont pris les premiers gaz lacrymogènes, ils nous ont acceptés. Les grands-pères et les grands-mères nous envoyaient leurs petits-enfants pour qu’on les fournisse en masques ! »

« Nous les aidons aussi en diffusant l’information », ajoute-t-il. Face au désintérêt des grands médias16, une radio libre va voir le jour dans la région : un projet qui permettra également de faire circuler l’information entre les villages. « Ensuite, on apporte une aide pratique. On explique comment se protéger des charges de flics, comment fabriquer des cocktails Molotov. On n’oriente jamais le sens de la manif. On se met derrière, quand les flics lancent les grenades on aide les gens qui partent, qui sont à terre. On attrape les gaz et on les relance. » Lakis fait partie de ceux qui préparent les actions à venir, conjointement avec quelques habitants de Ierisso. « On va devoir s’organiser de manière différente, en montant régulièrement dans la montagne pour casser les machines. C’est la seule façon d’arrêter le projet. »

De retour en France, nous apprenons que de la nuit du 17 février, cinquantaine de personnes cagoulées ont attaqué et endommagé plusieurs installations de l’entreprise. Dans les heures et les jours suivants, les forces de l’ordre envahissent le village de Megali Panagia, multipliant les arrestations arbitraires, prétexte à la constitution d’un fichier des empreintes ADN des villageois.

« Je comprends que certains dépassent les limites. Mais nous préférons encourager les actions qui respectent la légalité », assume pour sa part Katerina Iglesia, militante catapultée depuis les dernières législatives députée de Syriza (coalition de la gauche radicale, deuxième force politique grecque au Parlement et fermement opposée au projet). Longtemps, même ceux qui préfèrent les voies légales ne se sont pas désolidarisés des actions plus offensives. Si Syriza s’est démarqué des sabotages du 17 février, le parti de la gauche radicale continue de s’exprimer en priorité contre la terreur imposée par la police aux habitants des villages. Les militants de l’organisation anarchiste Alpha Kappa conseillent de leur côté aux jeunes des villages d’être assidus aux réunions pour ne pas laisser Syriza orienter seul le mouvement. « C’est bien qu’un parti s’implique, cela permet d’être visible. Mais on ne peut jamais être sûrs qu’ils seront là jusqu’au bout », confie Annie. Selon elle, c’est entre voisins que la confiance est la plus facile à construire. « Avant on ne se parlait pas. Maintenant on se connaît, on organise même des fêtes collectives. »

Une cabane au fond des bois

En 2008, certains habitants du coin ont construit une cabane en bois à deux pas du futur cratère. Point de ralliement des villageois alentour, on peut y dormir et s’y réunir pour imaginer les nouvelles formes à donner à la lutte. Avant tout, on y fait le guet. Le 19 mars 2012, des employés d’Hellas Gold sont repérés sur le site. Le lendemain, dès l’aube, trente opposants ont rejoint la cabane et lorsque les employés reviennent, ils trouvent la route bloquée. En à peine une heure, ce sont alors 300 à 400 mineurs qui débarquent dans des bus de l’entreprise Hellas Gold. « Et ils attaquent, raconte Angelina, sur place ce matin-là. Ils me déchirent mon tee-shirt, frappent une autre femme qui aide un vieil homme à se relever. Ensuite, ils détruisent la cabane. Lorsque nous revenons, tout a disparu ». Kostas Georgantzis, le responsable des relations publiques, n’a pas les mêmes regrets :
– « La cabane a été construite de manière illégale. Les opposants se sont comportés comme si c’était leur montagne. Lorsqu’ils ont empêché nos travailleurs de passer, ça a été un déclic rassembleur. Les ouvriers étaient très en colère ; c’est pour ça qu’ils ont détruit la cabane.
– Ils ont déserté leur poste, et vous n’avez rien dit, vous n’avez pris aucune sanction ?
– Quelle sanction ? Les mettre à la porte ? C’était une action… spontanée unitaire. Personne de l’entreprise ne prendrait des mesures contre une action comme celle-ci.
– Vous avez soutenu cette action ?
– Nous n’étions pas contre. »

L’entreprise s’est-elle contentée de laisser plusieurs centaines de personnes quitter l’usine et de mettre des bus à leur disposition, comme l’assure Kostas ? Ou est-elle allée jusqu’à regrouper ses hommes et les envoyer explicitement à la castagne, comme le racontent plusieurs témoins et opposants ? Dans tous les cas, la direction a bel et bien laissé aux prolos le sale boulot. Pourtant professionnel de la communication, Kostas assume son soutien à la destruction illégale de la maison, feignant d’ignorer qu’il est interdit de se faire justice soi-même. Une manière de laisser entendre que ce type d’actions « spontanées » fait partie de l’éventail de mesures à la disposition d’Hellas Gold pour mener à bien son affaire.

Tu seras mineur comme ton père

La colère des mineurs, on nous en avait un peu parlé, avant de partir. Certains contacts à Thessalonique avaient même déconseillé de les rencontrer, affirmant qu’ils refuseraient tout échange. « Vous êtes pour ou contre la mine ? », nous demande-t-on aussitôt à Stratoniki, dans le bar un peu sombre où nous entrons par hasard. Nous voilà fraîchement accueillis. Mais les explications en grec de Kalypso, seule membre hellénophone de Z, réchauffent vite l’atmosphère et Yorgos, pommettes roses et petit bonnet bleu marine calé au-dessus des oreilles, se lance de bonne grâce dans la discussion. « Vous êtes bien tombés », remarque-t-il en sirotant son ouzo, le jumeau grec de notre pastis. Ça fait dix ans qu’il travaille sous la terre, à 300 mètres de profondeur. « Personne n’aime plus que moi cet endroit. Ici, tout le monde gagne son pain grâce à la mine. Nous sommes heureux », continue-t-il. Dimitra, belle tenancière aux cheveux permanentés, nuance : « On n’est pas pour polluer la nature mais il faut bien se nourrir. » Nikos écoute la conversation en silence. Mais son ami Yorgos raconte pour lui qu’il en a eu marre de la mine, de devoir obéir à des horaires trop stricts. Il y a deux ans, il a décidé de devenir boucher.

« Les gens de Ierisso, ils s’en sortent grâce au tourisme », reprend Dimitra. « Ils sont moins touchés par la crise, c’est plus facile pour eux de contester. Et quand on s’est battus contre l’entreprise, ils ne sont pas venus nous aider. » Elle parle ici de la lutte acharnée et durement réprimée des habitants de Stratoniki en 2002, lorsque l’entreprise TVX s’est mise à agrandir les tunnels à la dynamite sous les maisons. Nikos s’est retrouvé en garde-à-vue, comme beaucoup d’autres, et la lutte a fini par échouer. « Ça fait des années qu’il y a des bruits d’explosif toutes les nuits… c’est ça notre quotidien… », remarque Yorgos. Il dit aussi qu’il avait cru, à l’époque, que les maisons allaient s’écrouler, et qu’il a bien constaté qu’elles étaient toujours debout. Certes, il y a bien des fissures à droite à gauche… mais l’entreprise a rassuré tout le monde en installa nt des appareils pour surveiller. « Il n’y a pas de danger. Le permis a été signé, maintenant ça va avoir lieu, c’est tout. » Nikos part chercher des saucisses que Dimitra nous présente quelques instants plus tard accompagnées de fêta, de concombre et de chou. Yorgos nous regarde avec bienveillance, insiste en riant pour offrir de l’ouzo.

Se trouvait-il dans le contre-cortège des mineurs le 21 octobre ? « Oui, je suis allé manifester. » Dimitra vient s’asseoir à côté de ses deux clients et allume une cigarette. Comme beaucoup dans la région, son père est mort d’une maladie pulmonaire. Elle nous évoque ce documentaire17 dans lequel une veuve s’avoue incapable de citer « un seul homme décédé ici de mort naturelle. » C’est d’ailleurs pour cela que le frère de Dimitra avait refusé de faire le même travail. Aujourd’hui touché par la crise, il a décidé de revenir pour se faire embaucher. Nos trois hôtes refusent fermement que l’on paie quoi que ce soit et la prochaine fois, promis, Dimitra nous préparera un « vrai plat ». Avant de nous laisser partir, elle glisse : « C’est une région minière ici. La loi dit que ça ne peut pas être une région touristique. On n’a pas vraiment le choix ». Depuis la loi de 1973 sur les territoires miniers, toute autre activité est disqualifiée et ne reçoit ni permis ni aides de la part des autorités. L’État administrateur décide, pour les besoins de la croissance économique et sans que personne ici n’ait son mot à dire, quelle activité fera vivre la région. « C’est comme de la monoculture. Vous avez votre potager avec plein de légumes et tout d’un coup, on vous force à ne cultiver que du maïs », s’indigne calmement Annie, la militante écologiste installée à la campagne.

Cette rencontre avec les mineurs ne collait pas avec ce qu’on avait imaginé. Il y avait, au fond de nous, ce penchant spontané à vouloir diviser le monde en deux catégories : d’un côté les valeureux résistants auraient tous dû faire naître notre sympathie, de l’autre les fatalistes vendus à l’entreprise devaient forcément se montrer hostiles. C’était confortable pour l’esprit. Plus facile aussi pour tracer la ligne. Mais la réalité est forcément moins caricaturale. Ceux qui taffent à la mine, les « vendus » donc, ont eux aussi affronté l’entreprise et vécu la répression. Avec tout autant de violence et davantage de solitude. Ils se sont battus pour leurs maisons, l’amélioration de leurs conditions de travail. Vaincus, ils ont repris le travail. Bien démolis par la vie qui ne donne pas le choix. Les « vendus » d’aujourd’hui ont dans les yeux un voile de dureté, celle que laissent les défaites, celle qu’imprime le travail d’ouvrier. Les « valeureux résistants » qui tiennent la mobilisation d’aujourd’hui ont des vies plus confortables. Certains sont entrés dans la lutte par écologisme. D’autres par anticapitalisme. Beaucoup, pour protéger leurs intérêts, préserver leurs commerces et leurs chambres d’hôte. Chez ces gens-là, on croise aussi des électeurs de Nouvelle Démocratie, la droite conservatrice au pouvoir. Ou ce grand gaillard avec son sweat du Partizan Belgrade, le club serbe aux supporters ultra-nationalistes jumelés à ceux du Paok Salonique. Se frotter au réel, c’était accepter de voir tout ça. De ne pas embellir la lutte, de ne pas la dénigrer non plus. Et s’avouer que, oui, on se sent mieux dans ce troquet de mineurs qui sent le graillon et le poêle à bois plutôt qu’à boire le café chez certains conservateurs de Ierisso.

Manipulation des clivages locaux

À Megali Panagia, le village est désormais divisé entre mineurs et opposants. Là-bas, on parle boulot. Rien qu’en 2012, Hellas Gold a fait passer sa masse salariale de 400 à 1 200 employés. Début 2013, elle ouvrait 200 nouveaux postes. « Tous nos employés sont grecs et gagnent au minimum 1 000 euros par mois. C’est ça, le développement, assène Kostas. Cela crée de la demande pour d’autres produits et d’autres services, dans le transport, l’accueil hôtelier, la construction. Au total seront créés environ 5000 emplois. » Sur le long terme, l’argument est plus discutable, comme le note William Sacher : « En réalité, ce genre d’entreprise donne du travail aux populations locales durant les premières années, lorsqu’il faut construire. Mais ensuite il leur faut une main-d’œuvre plus qualifiée alors ils se séparent d’une partie de leur force de travail et embauchent à l’extérieur ». Aujourd’hui, l’entreprise propose des postes à tour de bras. « Les nouveaux n’ont pas grand-chose à faire car les travaux n’ont pas vraiment commencé. Ils jouent aux cartes dans la montagne, surveillent la forêt », raconte Iorgo le garde-forestier. Elias, un jeune du même village, dit que le travail est facile. Et que le salaire tombe. Alors certains finissent par remballer leurs convictions.

Yorgo évoque des employés un peu plus intéressés que d’autres qui n’hésitent pas à donner des informations en échange de quelques faveurs. Il s’empare d’une feuille et d’un stylo et commence à nous expliquer, schéma à l’appui, comment l’entreprise cartographie les familles. « Imaginez : On a un leader de la lutte contre la mine. Son frère a des crédits. Donc l’entreprise recrute le frère qui peut ainsi payer ses dettes à la banque. Et les problèmes surgissent. Car sa mère va commencer à lui dire : “tu veux que ton frère s’en sorte ? Alors arrête de te battre contre la mine.” Ils font ça avec les personnes influentes qu’ils ont repérées dans les villages. » Une politique qui porte ses fruits : l’ami d’enfance de l’un de nos jeunes interlocuteurs travaille maintenant pour l’entreprise. Ils ne se parlent plus. Le compagnon d’Angelina, qui nous accueille pour la nuit, ne parle jamais d’Hellas Gold avec son frère mineur. Trop difficile.

Hellas Gold, comme d’autres avant elle, sait jouer sur les faiblesses de la communauté locale. « L’entreprise essaie d’attiser une vraie guerre des villages. Mais les mineurs ne sont pas nos ennemis, l’entreprise non plus : c’est l’État grec qui a accepté de donner le permis », assène Annie. Sur notre chemin, ils sont nombreux à dire qu’ils ne veulent pas se tromper de cible. Mais la limite n’est jamais loin. Un gars de Ierisso confie qu’il voudrait bien postuler pour un emploi chez Hellas Gold mais qu’il a peur de la réaction de ses voisins. Des bagarres éclatent à la sortie des cafés, quand ce ne sont pas les gosses qui s’envoient des coups dans la cour de récré.

Le budget du consentement

Comment imaginer vivre sans l’entreprise, lorsque celle-ci travaille chaque jour à se rendre indispensable ? Lorsque, profitant du contexte de crise, elle se substitue aux budgets publics ? Hellas Gold offre trois millions d’euros par an à la municipalité. Pour les clubs de foot, les fêtes religieuses, le carnaval. « La dernière fois, on a déblayé la neige sur la route grâce à nos machines pour un coût total de 80 000 euros. Et nous fournissons la fibre optique pour internet dans les villages », énumère Nick, le jeune ingénieur qui nous a montré le site d’Olympias. « La mairie ne peut plus s’occuper de ses voitures. L’entreprise paie l’entretien des véhicules de la police municipale », nous confie Yorgos le mineur. En France, on appelle ça des « mesures pour faciliter l’insertion territoriale d’un projet ». Ierisso, le village le plus mobilisé contre le projet, ne bénéficie pas de cette manne. Mais Kostas, le responsable des relations publiques chez Hellas Gold n’est pas complètement résigné. « Ils ne viennent pas nous voir. Qu’ils viennent, nous leur donnerons ce qu’ils voudront. »

Sur la côte qui relie Stratoni à Olympia, pas le moindre hôtel n’a été construit. Ni grand complexe, ni petites chambres d’hôte. On pourrait, pourtant. Il y a la mer, de belles montagnes. Ou alors reprendre des activités agricoles : « Il y a 2 500 ans, ici, on avait 10 000 habitants qui vivaient de l’agriculture », remarque le garde-forestier. Pourquoi pas développer l’apiculture ? Le miel est un produit très réputé dans la région. Pour le marchand de miel de Ierisso, il n’y a pas de temps à perdre : « Il faut retourner à la terre. Les gens sont feignants, ils choisissent la facilité. Il faut cultiver, ne pas se laisser faire. » Ici, tout le monde a encore quelques lopins de terre, quelques hectares où se dressent des oliviers. La visite d’une toute jeune exploitation de vignes bio nous convainc qu’il est en effet possible de faire d’autres choix. Renouer le lien entre la terre et les humains, voilà aussi ce que propose Annie. Elle aura le mot de la fin. « Qu’est-ce que la richesse ? Est-ce l’argent ? Vivre bien veut-il dire avoir un emploi ? Peut-être qu’il y a plein d’autres choses importantes à regarder, autour de nous. »

Une lutte qui ne date pas d’hier

L’opposition actuelle au projet de mine d’or s’inscrit dans le prolongement d’une autre lutte, victorieuse, menée à la fin des années 1990. Ce sont les habitants d’Olympias et de Strymonikos, situés au-dessus de la forêt de Skouries, qui menèrent à l’époque le mouvement. En 1995, l’idée d’extraire de l’or à l’échelle industrielle arrive dans la région par le truchement de la société TVX Gold. Un comité de résistance est créé. Manifestations, blocage de la route et surtout construction d’une cabane devant le site pour faire le guet et empêcher le chantier de démarrer : la population mobilisée, dont beaucoup de femmes, ne lâche rien. Le 17 octobre 1996, la police force le barrage et la première machine de forage réussit à pénétrer sur le site. Le conflit s’intensifie. Des machines sont sabotées, des voitures de police brûlées. La répression est de plus en plus forte. De nombreuses personnes se retrouvent en prison, les leaders sont condamnés devant la justice. Cette année-là, la loi martiale est déclarée à Olympias. En parallèle, des militants saisissent la justice pour faire annuler le projet et d’autres communiquent dans les médias pour dissuader les investisseurs étrangers. En 2000, la Deutsche Bank se retire de l’affaire et l’Union européenne retire ses promesses de subvention au projet industriel. En 2002, le Conseil d’État décide finalement d’annuler le projet à Olympias pour des raisons environnementales. TVX fait faillite en 2003.


 

1. Hellas Gold prévoit l’extraction de 50 000 onces d’or (1,5 tonnes) par an jusqu’en 2015 puis de 170 000 onces (5,3 tonnes) par an dès 2018. Le permis octroyé par le gouvernement comprend l’acquisition de 317 km2 de terrain incluant, entre autres, deux usines déjà existantes et les 310 maisons de Stratoni ; des explorations futures visant à étendre l’exploitation des sous-sols sont également autorisées sur ce terrain.

2. La restructuration de l’administration en temps de crise n’a laissé qu’une commune là où il y en avait douze quatre ans auparavant. Pachtas est donc maire des douze villages à la fois, certains favorables à la mine quand d’autres y sont farouchement opposés. C’est le cas de Ierisso.

3. Celles-ci seront payées par l’État. Depuis, la Commission européenne a condamné l’opération et demandé à l’entreprise de verser les 15,3 millions d’euros perdus par l’État grec dans l’affaire. Que répond Athènes ? Elle fait appel et refuse que l’entreprise restitue l’argent.

4. Cf p. 30.

5. À ce moment là, en juin 2011, c’est encore l’entreprise canadienne European Goldfields qui détient la majorité des capitaux d’Hellas Gold et ce depuis 2003. Mais en janvier 2012, la multinationale Eldorado Gold, elle aussi enregistrée au Canada, rachète Hellas Gold à 95 %. Les 5 % du capital restant sont conservés par Aktor, l’entreprise de BTP de Fotios Bobolas.

6. Dans Noir Canada et Paradis sous terre (paru en 2012), William Sacher et le philosophe Alain Deneault dénoncent une juridiction et un cadre politique canadiens encourageant la corruption et le pillage des ressources par des sociétés minières qui ne possèdent même pas de titres miniers en sol canadien mais dans des pays « du sud ». C’est le cas d’Eldorado Gold, cette multinationale qui se targue d’être « le producteur d’or le meilleur marché au monde » dont les sites d’extraction sont situés au Brésil, en Roumanie, en Chine, en Turquie et en Grèce.

7. À un pH de 6, certaines espèces de poissons et de plantes subsistent, mais pour un pH en deçà de 5, seules quelques bactéries et algues parviennent à se développer.

8. Vous pouvez aller regarder la couleur de l’eau sortie des robinets en septembre 2012 à l’adresse suivante : http ://www.okeanews.fr/leau-potable-change-de-couleur-pres-de-la-mine-dor-de-halkidiki.

9. Voir l’article en ligne de Nicolas Donner, « Notes sur la dimension immunitaire des enclaves pétrolières. » EchoGéo. 2011, no 17.

10. Seulement 1 % de l’or mondial est extrait en Europe, avec la Suède et l’Espagne comme plus gros producteurs. À noter : la République Tchèque et la Hongrie en ont interdit l’extraction sur leurs territoires.

11. La norme dans l’extraction d’or était d’environ 10 grammes par tonne dans les années 1980, alors que dans les années 2000 on commence à extraire à partir d’une moyenne de 5 grammes d’or par tonne. .

12. Plus de la moitié des mines d’or et d’argent dans le monde utilise la méthode chimique de la cyanuration pour séparer l’or contenu dans la roche exploitée. La roche est d’abord cassée à la dynamite, avant d’être broyée . La pierre moulue est ensuite déposée en tas à l’extérieur sur des bâches en plastique ou dans des cuves fermées. Elle est arrosée pendant des semaines d’une solution à base de cyanure, ce qui forme deux solutions liquides séparables : l’une contenant les boues inutiles, et l’autre contenant les matériaux précieux.

13. En 2000, le barrage d’un bassin contenant des déchets contaminés au cyanure a cédé en Roumanie, à Baia Mare. Son contenu a contaminé plusieurs rivières, l’eau potable utilisée par 2,5 millions de personnes et tué plus de 100 tonnes de poissons.

14. Voir l’exemple de la mine d’or de Sadiola au Mali, avec le livre de Camille de Vitry, L’or nègre, éditions Tahin Party

15. Chapitre 4, § 4.4-6 et chapitre 5, § 7-3 du rapport environnemental.

16. Fotios Bobolas, actionnaire de Hellas Gold, est aussi le directeur du groupe Teletipos, propriétaire notamment de la chaîne de télévision MEGA. Par ailleurs il dirige le groupe Pegasus qui publie plusieurs journaux. Difficile, dès lors, de diffuser une information critique. Les chaînes publiques sont également frileuses, vu l’importance du projet aux yeux des intérêts étatiques.

17. Voir le documentaire Treasure Hunt, sous-titré en anglais et en accès libre sur internet, en dix parties.