Le journalisme de solutions est un problème

Fabriques à bonnes nouvelles sponsorisées par les multinationales
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Pour valoriser correctement les actions bienfaitrices de leurs fondations, les entreprises multinationales font appel à de pseudo-journalistes qui fabriquent des bonnes nouvelles à la chaîne.

Texte : Mathieu Brier
Photos : Muséum national d’histoire naturelle

Principe fondamental de toute communication affiliée au mécénat : faire parler de soi sans pour autant parler soi-même.» 1 C’est ce que conseille le Panorama des fondations et des fonds de dotation créés par des entreprises mécènes-2016 aux grandes entreprises pour valoriser leurs bonnes œuvres en toute objectivité. Pour construire ce «marketing d’engagement» 2, la presse devrait être un relais privilégié, mais il y a un hic : les médias traditionnels ont une fâcheuse tendance à ne parler que de ce qui va mal, jamais des trains qui arrivent à l’heure. Sans parler des Silence, CQFD, Reporterre, Politis ou Bastamag, pour qui la justice sociale est incompatible avec l’existence des multinationales. Pour les grandes entreprises, cette vision du monde apparaît comme binaire et dépassée : il faudrait au contraire montrer que tout peut s’arranger, raconter comment Vinci sauve l’agriculture sans parler de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, mettre en valeur la fondation Auchan sans s’intéresser aux ravages de la grande distribution, etc.

Heureusement, de valeureux entrepreneurs se démènent depuis quelques années pour lutter contre ce pessimisme. Leur idée : développer un «journalisme de solutions» au service de «l’intérêt général». Il s’agit de théoriser et de mettre en œuvre une vision bien spécifique de l’information fondée sur le couple problème/solution et le concept gagnant-gagnant. Chaque question de société doit être traitée en mettant en avant des initiatives où tout le monde gagne – entendez : la «société» et «les sociétés» (multinationales). Finie la vieille idée selon laquelle le monde serait un lieu de conflits où l’intérêt des uns ne peut pas toujours être celui des autres (l’intérêt des exploiteurs et celui des exploités, par exemple).

Fondée en 2004, l’association Reporters d’Espoirs «est à l’origine du journalisme de solutions, également appelé journalisme d’impact ou constructif», selon son propre site Internet. Elle «a pour activité d’enquêter, avec une équipe de journalistes professionnels, sur des initiatives constructives, reproductibles et durables, dont on peut évaluer les résultats» 3. L’espoir fait vivre, et même bien vivre, puisque l’association est financée directement par Gan assurances et la Caisse d’épargne notamment, et indirectement par des partenariats avec les fondations Vinci et Veolia. Reporters d’Espoirs publie parfois des contenus à la gloire des fondations, mais agit surtout comme un véritable lobby des «solutions» auprès de l’ensemble des journalistes dans les médias traditionnels, décernant annuellement des «prix Reporters d’Espoirs» pour «mettre à l’honneur [les] sujets traités sous l’angle problème/solution». L’association est également parvenue à s’immiscer dans la rédaction du quotidien Libération, qui lui ouvre largement ses pages : une fois par an, les «Reporters d’Espoir» dirigent toute une édition spéciale intitulée «Libé des solutions».

Avec l’objectif affiché de «faire connaître l’engagement des entreprises pour l’intérêt général», une équipe de journalistes, cadres d’ONG et entrepreneurs a lancé en 2013 Carenews, «la start-up dédiée à l’intérêt général». Son site Internet et son trimestriel gratuit, diffusé à plus de 100 000 exemplaires, font littéralement pleuvoir les bonnes nouvelles, essentiellement liées aux bienfaits des fondations d’entreprise, mélangeant allègrement les articles choisis par la rédaction et les publi-reportages (encarts publicitaires maquillés en articles de presse classiques) de divers annonceurs (Mécénat Servier, fondations Carrefour, Crédit agricole, Dassault, Bouygues, EDF, Veolia…). La société vend aussi du conseil et de la formation aux mécènes, de la production et de la diffusion de contenus à l’appui de «4 000 influenceurs sur les réseaux». Que trouve-t-on dans l’édito du journal Carenews de l’été 2017 ? Une ode à Emmanuel Macron («notre nouveau Président»), présenté comme le symbole du «faire-ensemble» et de la «co-construction», «déjà très largement à l’œuvre dans le monde de l’intérêt général». D’ailleurs, Carenews présente fièrement son dossier central sur l’alimentation «co-construit avec les fondations Auchan» 4. Bizarrement, le dossier ne parle pas de la ferme des Bouillons, projet bio et culturel près de Rouen sabordé en 2015 par la branche immobilière ­d’Auchan…

1. Panorama des fondations et des fonds de dotation créés par des entreprises mécènes-2016. Peut-on concilier performance et intérêt général ?, p. 28. Disponible sur associations.gouv.fr.

2. Ibid.

3. Sur reportersdespoirs.org.

4. Sur carenewsgroup.com.