«Quand est-ce que tu prends le bateau?»

Mrs Roots, blogueuse afroféministe
Roots6

C’est au pied des tours de la Défense que Z a rencontré Mrs Roots, 23 ans, qui cultive une réflexion sur la condition des femmes noires dans la France d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Naïké Desquesnes et Mathieu Brier

Mrs Roots : Je suis née en France, à Orléans, en 1992. Mon père est congolais, avec une formation de politologue. Lui et ma mère, antillaise, se sont rencontrés à Orléans, où ils étaient venus pour leurs études à la fin des années 1970. Ils sont tous les deux devenus profs au lycée. J’ai toujours vécu entourée de livres, et de livres traitant du colonialisme, de la Françafrique, de toutes ces questions-là. Je suis croyante, mais je ne me reconnais pas une Église en particulier. Après des études de lettres en Finlande et à Limoges, je suis venue à Paris pour faire un Master 2 en édition et communication. J’enchaîne les CDD, et en parallèle de mes boulots de mise en page et de traitement de texte, je suis très active sur Twitter1 et j’anime un blog : mrsroots.fr. J’y parle de littérature, avec des chroniques de livres et des rencontres avec des auteur.es, je raconte les événements auxquels je participe (atelier sur les femmes noires au travail, interventions dans les lycées…) et je poste aussi beaucoup de réflexions personnelles sur l’«intersectionnalité», ce concept permettant d’expliquer comment les différents rapports de domination se croisent.

Comment en es-tu venue à tenir ce blog ?

J’ai ouvert mon premier blog en 2004 quand j’avais 12 ans, j’y écrivais des fictions. Il fallait que l’héroïne soit noire, mais avec la peau quand même un peu claire, que les mecs soient majoritairement blancs, blonds aux yeux bleus… aujourd’hui, je me rends compte que mes histoires étaient empreintes de «colorisme», cette hiérarchisation entre les Noirs en fonction des nuances de leurs couleurs de peau réelles. Je n’ai jamais arrêté d’écrire, mais c’est en prépa littéraire que j’ai vraiment appris à exercer mon sens critique, à écrire de façon analytique.

Puis j’ai découvert tout un tas de notions lors de mon année de licence en Finlande. Je vivais dans la même résidence que Po Lomami, une activiste belge noire avec qui on s’est liées d’amitié. Je ne connaissais pas les mots qu’elle utilisait. «Transphobie» par exemple, je n’en avais jamais entendu parler ! Maintenant on en rigole, elle me dit parfois : «Tu te rends compte que tu m’avais dit : “C’est pas un peu trop radical votre truc d’activisme ?”» C’est elle qui m’a familiarisée avec la lutte militante, la notion de «système», la notion de «pouvoir».

En revenant en France, j’ai fait un stage dans une bibliothèque et j’ai commencé à fréquenter beaucoup d’étudiants africains venus de Côte d’Ivoire, du Cameroun, etc. Ils se demandaient si leur carte de séjour allait être renouvelée, comment faire pour trouver du travail en tant qu’étranger, des questions qui ne me concernaient pas, avec mon passeport qui permet d’aller partout. En parlant avec eux, j’ai réalisé que ce n’est pas parce qu’on parlait lingala [Ndlr : une des langues nationales en République du Congo] chez moi que je n’avais pas de préjugés sur les Africains. J’ai donc pris conscience de mes privilèges en tant que femme noire française. En parallèle, je commençais à lire Frantz Fanon, Toni Morrison, c’était explosif ! Ce cocktail d’expériences m’a amenée à ouvrir ce blog sous le nom de Mrs Roots en mars 2013.

Quelle était l’intention à ce moment-là ?

Il s’agissait juste de sortir tout ce que j’avais dans le ventre. J’étais plus concernée par l’antiracisme que par le féminisme, qui correspondait pour moi à des femmes blanches qui parlent de l’égalité salariale à la télé. Ce n’est pas que j’étais contre, mais c’était un discours parmi d’autres, qui ne me touchait pas particulièrement. C’est sur Twitter que j’ai découvert l’intersectionnalité et l’afroféminisme, en commençant à suivre les tweets de Miss DreydFul et The EconoMiss. Je me suis dit : «Il y a un mot qui correspond à tout ce que j’ai tenté de dénoncer, ça existe en fait !» C’était une révélation. Alors j’ai pris mon sac à dos, et je suis partie en covoiturage rencontrer ces filles. À part en famille, je n’avais jamais autant parlé avec des femmes noires. C’est donc l’afroféminisme qui a ouvert pour moi cet espace d’échanges indispensable.

L’«afroféminisme», c’est-à-dire ?

Un mouvement qui valorise l’autonomie des femmes noires et lutte contre les discriminations spécifiques qu’elles subissent, ce qui implique de penser l’intersectionnalité. L’idée n’est pas seulement de compter les dominations qui s’accumulent quand on est femme, noire, éventuellement lesbienne, handicapée, musulmane… mais de comprendre comment chaque situation est imbriquée. Je pense que nos parents et nos grands-parents étaient marqués par l’espoir de l’assimilation, ce qui – pour beaucoup de ma génération – n’est plus le cas. On a arrêté d’espérer d’être aimées, acceptées par notre pays2. On veut juste du respect, et c’est déjà pas facile ! On n’a plus le temps d’attendre, comme le disait Martin Luther King dès 19633.

Évidemment, toutes les femmes noires ne se considèrent pas afroféministes. Certaines trouvent qu’on est agressives, qu’on gueule, donc ça ne colle pas. Elles préfèrent faire les choses plus discrètement, cherchant à rester respectables. Parfois, la classe sociale joue dans ces différences de choix : dans la quête de respectabilité, il y a une stratégie de survie chez certaines femmes noires précaires, qui ne peuvent pas se permettre d’être exposées. Mais parfois je pense que ces divisions internes sont davantage une question de place accordée à la tradition que de classe sociale. Beaucoup de femmes noires marquées par la tradition reprochent à l’afroféminisme d’être occidental, par exemple quand nous dénonçons le rapport aux maris, la place de la femme dans le couple. Je me revendique d’un afroféminisme «décolonial», c’est-à-dire qui sorte des logiques coloniales encore à l’œuvre dans nos sociétés aujourd’hui. Ça commence par assumer qui on est.

À partir de ce même souci décolonial, je fais très attention à ne pas me laisser instrumentaliser à des fins islamophobes. Comme je me présente comme «femme» et «Noire» sans parler de religion, les médias me posent tout de suite la question : «Et les femmes voilées ?» Il y a des femmes noires voilées afroféministes. Tu peux être croyante ou non, voilée ou non, ça n’est pas un problème. Si tu portes le foulard, les situations vont être différentes puisque tu vas avoir un stigmate en plus. D’une autre manière encore si tu es handicapée, ou particulièrement grosse. Avec d’autres blogueuses afroféministes, on est quelques-unes à être parfois sollicitées par les médias. Alors on se coordonne et si on sent qu’il y a un risque d’être invitée pour être la caution noire d’un truc islamophobe, on essaie de faire en sorte que ce soit une musulmane qui réponde à l’invitation. Comme ça, elle prend directement la parole et parle de son expérience en tant que concernée.

En décembre 2014 arrive l’«affaire Exhibit B». De quoi s’agit-il ? Comment as-tu vécu cet épisode ?

Exhibit B est le nom d’une performance mise en scène par l’artiste sud-africain Brett Bailey, qui l’a présentée dans de nombreuses villes à travers le monde. Le principe de son œuvre est de reconstituer aujourd’hui ce que furent les expositions coloniales : de véritables zoo humains4. Il réunit donc des comédiens noirs et les expose, passifs, enchaînés, dans des positions humiliantes. Il explique que sa volonté est de susciter le malaise pour que les spectateurs prennent conscience de l’horreur que représentaient ces expositions. En Angleterre, le spectacle a créé la polémique et a fini par être déprogrammé face à la contestation. C’est d’ailleurs une activiste anglaise qui m’a prévenue qu’Exhibit B arrivait au théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis, juste à côté de Paris.

Avec Po Lomami, on a publié un texte expliquant pourquoi la tenue de cette performance nous était intolérable5. D’abord, l’installation ne fait apparaître ni le rôle des Blancs dans l’asservissement, les tortures et les crimes, ni comment les Noirs y ont résisté. Le public est invité à observer des Noirs déshumanisés, c’est tout. Ensuite, l’installation n’est-elle pas une simple reconduction à l’identique du dispositif de l’époque ? Le Blanc est invité à ressentir des émotions fortes en observant des Noirs, traités comme des objets. Je dis «le Blanc», car même si l’exposition était formellement ouverte à tou.tes, l’entrée était payante et on sait bien que les populations précaires noires de banlieue parisienne ne sont pas le public des théâtres, même quand ils sont en bas de chez eux. Enfin, cette initiative relevait de ce qu’on dénonce comme étant de l’entitlement (le fait de s’attitrer notre histoire et de monopoliser et dominer une narration concernant les minorités en tant que dominant). C’est ce qui se passe quand des Blancs, le plus souvent en mettant en avant leur bonne volonté antiraciste, prétendent écrire notre histoire, mener nos combats, éclairer notre chemin. Tout cela non seulement sans nous demander notre avis, mais sans l’écouter quand on le donne ! Brett Bailey symbolise bien ce phénomène : il est blanc et ça ne lui pose pas de problème de prétendre incarner l’avant-garde antiraciste contre l’avis des premières personnes concernées, les descendant.es des esclaves, encore victimes du racisme aujourd’hui.

La publication de notre texte a donné lieu à une violence incroyable, je recevais énormément de mails racistes. Lors des manifestations devant le théâtre, on était à peine une centaine que la police était déjà là avec ses camions. La situation était très symbolique : aux corps exposés dans le musée répondaient nos propres corps de manifestant.es, dans le froid parisien, derrière des barrières, pendant que les corps blancs se baladaient tranquillement dans un musée.

C’est très rare qu’un rassemblement composé en majorité de personnes noires se tienne dans l’espace public. Les habitant.es non blancs de Saint-Denis qui se mobilisaient étaient traité.es avec un mépris incroyable, accusé.es dans la presse d’être contre la liberté d’expression, contre la démocratie, tout y passait. Et puis au bout d’un moment, quelques journalistes se sont demandés : «Et s’ils avaient raison, finalement ?» Il y a eu une ouverture, on a pu exposer nos idées et le mot «racisme» est apparu en première page des journaux. L’affaire Exhibit B a ouvert une brèche, mais à quel prix !

Après cette lutte, as-tu rejoint un groupe pour organiser d’autres manifestations, écrire des tracts, des communiqués publics, etc. ?

Non, mais je suis sympathisante de Mwasi, un collectif afroféministe d’une trentaine de personnes créé à Paris en 2014. C’est un groupe non mixte de femmes cis et de personnes trans6 africaines ou afrodescendantes, noires ou métisses. Elles sont antiracistes, féministes, anticapitalistes, pour la justice climatique, etc. Je file des coups de main, je participe parfois à leurs actions. Leur présence me permet d’avoir un endroit où marcher dans les manifestations, où je peux me sentir en sécurité, alors que je ne suis pas une habituée des manifs. On a participé à la Marche pour la dignité7 ou plus récemment aux cortèges contre la loi Travail8.

La dénonciation du racisme ou du sexisme s’appuie souvent sur le stéréotype du méchant raciste, du méchant sexiste. Combattre les opinions de quelques personnes caricaturales suffit-il à combattre les dominations exercées par tout un groupe social ?

Ces gens qui assument le racisme ou le sexisme existent bel et bien. Par exemple, au collège, je devais avoir 12 ans, une de mes meilleures amies m’a dit : «Tu sais, mes parents, ils sont racistes. Devant Koh-Lanta9, mon père dit “que ces Noirs-là retournent sur leurs arbres !” quand il voit un participant noir dans l’émission.»

Parfois, des gens discutent entre eux et tiennent des propos ouvertement racistes, devant moi, comme si j’étais invisible ! Ça, ça arrive beaucoup moins aux mecs, car ils font peur. Je vois la différence quand je suis avec mon copain, tu sens parfois que les gens se disent : «Attention, il y a un Noir.» Dans l’imaginaire collectif, il représente un corps plus agressif que le mien. Si je suis seule, je ne perçois pas ce type de précautions.

Évidemment, le problème du racisme est loin de s’arrêter à ces «vrais racistes». Quand j’étais petite, j’étais la seule Noire de la classe pendant longtemps et je subissais tout le temps des agressions beaucoup moins «méchantes». Déjà, en me voyant, tout le monde considérait que j’avais redoublé. J’étais de grande taille : pour une fille blanche, l’hypothèse qu’elle soit simplement grande serait venue à l’esprit des gens. Mais moi, Noire, on me mettait très vite dans la case de l’enfant «à problèmes», du «cas social». Comme j’étais bonne élève, ça ne durait pas longtemps, mais ça a été bien pire pour mes frères. Pour un garçon noir, c’est carrément la case «futur délinquant» qui est activée. D’ailleurs, la présomption de délinquance ne nous quitte jamais complètement. Petite, j’ai grandi avec les récits de mes parents accusés de vol de manière complètement absurde, comme ce jour où mon père, entré avec une baguette à la main dans un supermarché, s’est vu reprocher de l’avoir volée et a dû se mettre torse nu à l’entrée du magasin, fouillé par un vigile qui menaçait d’appeler la police.

Le racisme s’articule aussi très bien avec la tyrannie de la norme qui règne à l’adolescence. À part quelques filles qui incarnent cette norme, presque toutes les adolescentes vivent la dureté du regard des autres : trop mince, trop grosse, les seins trop petits, les dents pas comme il faut, etc. Si tu es noire, la question est vite réglée, tu n’es pas dans les standards. Je suis devenue très pote avec un gars qui était harcelé parce qu’il était gros : des solidarités se font entre ceux qui ne répondent pas à la norme.

Ensuite, il y a les blagues. Au moment du débat sur l’identité nationale10, j’étais alors au lycée, les élèves de ma classe me lançaient : «Hé, la Noire ! Fais attention, on va te ramener au Kärcher dans ton pays ! Quand est-ce que tu prends le bateau ?» Des trucs comme ça, et j’en riais parce que, bon, ils ne pouvaient pas être racistes, ils disaient ça pour déconner. Tu ravales ta propre gêne en te disant : «Allez, déconne !» Mais ça devient vite lourd.

Enfin, il y a l’idée partagée chez beaucoup de monde que chaque Noir est forcément concerné par tout ce que font tous les autres Noirs. L’année dernière, un afro-américain a tué deux journalistes en direct à la télévision américaine11. Le lendemain, un collègue vient me voir au boulot et me demande si je suis au courant de l’histoire. Je lui dis «oui», vaguement, mais il insiste : «Je ne sais pas d’où il était, mais il devait être d’origine africaine, c’est quand même incroyable cette violence !»

Quelles stratégies de résistance peux-tu mettre en place face à l’accumulation de ces agressions parfois très discrètes, parfois plus flagrantes ?

Le plus important, c’est de combattre la honte en soi, de combattre l’idée qu’on a soi-même un problème, qu’on est trop susceptible. À force d’entendre que le racisme c’était avant, que le racisme c’est ailleurs, on ne réalise pas forcément qu’on est victime de racisme. Et il y a toujours cette quête de la respectabilité, cet espoir d’être aimée, qui empêche de réagir. Un jour, ma mère s’est énervée très fort contre un vigile qui nous suivait depuis une demi-heure. Elle hurlait : «Vous voyez une Négresse avec quatre enfants et vous me suivez parce que vous pensez que je vais voler, mais qu’est-ce que vous connaissez à mon compte en banque, qu’est-ce que vous connaissez à ma vie ?! Gardez vos vêtements, je ne les achète pas, on ne reviendra jamais ici.» On est remontées dans la voiture. J’avais vu le regard des autres familles dans le magasin, et j’avais honte. J’étais en colère contre ma mère. Elle s’en est rendu compte et elle m’a dit : «C’est pas grave, tu comprendras quand tu seras plus grande.» Et maintenant, c’est moi qui gueule, elle avait raison.

J’ai commencé à l’ouvrir au lycée, j’ai arrêté d’accepter les blagues. Je répondais très sérieusement : «En fait, ce que tu dis, c’est raciste», et d’un coup plus personne ne riait, grosse gêne. Il a fallu accepter de faire perdre leur confort à mes ami.es. N’ayant plus ce confort en ma présence, beaucoup n’ont plus vraiment été mes ami.es après. Mais moi, je me sentais mieux.

En mai 2016, tu as organisé une journée d’échanges dans les locaux du Planning familial à Paris, sur le thème «femmes noires et travail». Comment est venue l’idée de cet événement ?

J’ai connu une période de dépression à un moment où j’étais au chômage, et je me suis rapprochée de Marie Da Silva, une amie qui avait vécu la même chose quelque temps auparavant. On s’est rendu compte qu’on était nombreuses à avoir des difficultés psychologiques qui sont en fait liées à des oppressions structurelles. La précarité, le mépris de la hiérarchie envers les employé.es, qui touchent tout le monde, s’abattent encore plus fort sur les femmes noires. La discrimination à l’embauche se double du racisme au quotidien quand tu as enfin fini par trouver un poste quelque part. S’ajoute à cela la tendance qu’on a à vouloir absolument être fortes, encaisser des charges de travail incroyables, plus les humiliations. Accepter de pleurer, par exemple, a été pour moi une étape importante12.

Donc, avec Marie, on a fait une campagne de financement participatif via Internet pour organiser cette journée d’échange entre femmes noires autour de ces questions et on a réussi à prendre en charge les frais de transport de participantes venues de toute la France. La journée a permis à chacune de s’exprimer, mais aussi de transmettre des astuces et des outils légaux pour se défendre.

Tu es aussi intervenue quelques mois plus tôt dans une table ronde sur «la place des mamans noires en France».

C’était un événement organisé autour du livre de Diariatou Kebe (qui anime le blog clumsy.fr), Maman noire et invisible13. Mon intervention visait à faire une histoire succinte de la racialisation de la santé reproductive. On démarre souvent ce récit par celui de la vie de Saartjie Baartman, surnommée la Vénus hottentote, qui après avoir été exhibée dans toute l’Europe pour les attributs de son corps, a été disséquée au niveau des parties génitales, puis empaillée, tel un animal, avant d’être exposée dans un musée de Paris. Les Noires, avant d’être des patientes, ont longtemps été des sujets d’expérimentations. Le mythe de la femme noire courageuse s’est aussi construit à cette époque : l’idée que la femme noire n’avait pas besoin de soins mais au contraire pouvait tout endurer était utile au système médical, comme il le fut au système esclavagiste. On retrouve la différenciation raciste dans les politiques de l’État français dans les années 1970 : freinant l’autorisation de l’avortement et la diffusion de la contraception en métropole, il les encourage dans les colonies !

Cette tradition a une actualité, sous des formes différentes, certes. La socio-anthropologue Priscille Sauvegrain a récemment montré comment le personnel médical et paramédical des services de maternité en Île-de-France nomme certaines patientes les «Africaines». Surtout, elle détaille les risques que cette catégorisation fait peser sur les patientes concernées. En premier lieu, elles présentent un taux de césarienne plus élevé [Ndlr : la césarienne entraînant des risques pour la santé de la mère comme de l’enfant]. C’est un constat que Priscille Sauvegrain a fait à partir d’analyses quantitatives permettant d’isoler le rôle de la catégorie raciale en comparant uniquement des cas comparables, présentant les mêmes caractéristiques strictement médicales14. Elle dévoile également l’existence d’un protocole de soins spécifiquement dédié aux femmes noires. Appelé «protocole de terme ethnique» ou «protocole de terme couleur», il consistait à appliquer le profil d’une femme immigrée africaine de constitution fragile avec une morphologie spécifique (bassin étroit) aux parturientes15 noires, quelle que soit leur morphologie réelle16. Cette catégorisation se faisait – car le protocole a été officiellement supprimé depuis – le plus souvent sans avertir les femmes concernées, qui ne savaient pas qu’elles «bénéficiaient» d’un traitement spécifique17. En lisant ça, j’ai été extrêmement choquée parce que j’avais confiance dans les hôpitaux. La grossesse, c’est le moment où tu es le plus vulnérable !

On a davantage abordé le racisme que le sexisme depuis le début de l’entretien. L’afroféminisme reviendrait-il simplement à dénoncer le racisme depuis le point de vue des femmes ?

Non, le sexisme est un élément à part entière, qu’il s’agit alors de dénoncer du point de vue des Noires. Les mecs qui nous considèrent comme des objets, par exemple, ça s’articule parfaitement avec l’«altérisation» propre au racisme [Ndlr : l’altérisation est le processus selon lequel certaines personnes sont renvoyées à un «Autre» censé être homogène, face à un «nous» considéré comme la norme]. On subit un rapport en apparence paradoxal aux stéréotypes : dans un sens ou dans l’autre, on est toujours ramenées à notre race. Parfois on me dit : «Mais c’est bizarre, tu n’as pas vraiment les fesses d’une Noire.» Et parfois : «Ah, tu as vraiment des fesses de Noire.»

Les femmes noires sont considérées comme des femmes sauvages, sexuellement très actives. Dans la rue, je suis souvent approchée par des mecs blancs qui vont tout de suite faire référence à mon corps en mode : «Allez, viens danser avec moi !», etc. Évidemment, on est censées avoir le rythme dans la peau. Un jour, j’étais dans la rue avec une amie, noire aussi, on croise un mec qui lance : «Ah, de la viande noire, regardez-moi la bonne viande noire qui est là.» C’est un exemple de provocation méchante, mais il y a aussi l’ordinaire des mecs qui ne voient aucun problème à me dire : «J’ai jamais essayé une Noire.» Sexuellement, je suis toujours considérée comme une expérience. Mais je ne suis pas une expérience potentielle, je suis une personne ! On appelle cette articulation du racisme et du sexisme la «misogynoir».

Quelle place accordes-tu aux hommes noirs dans le combat contre la misogynoir ?

Chercher des alliés n’est clairement pas ma priorité. L’enjeu, pour moi, c’est la transmission entre femmes noires, de tout faire pour briser l’isolement dans lequel nous sommes. Qu’une femme noire, en tombant sur mon blog, puisse se dire : «Je ne suis pas folle en fait. Ce n’est pas moi qui invente tout ça.»

D’autant que dès que tu parles de féminisme, même dans les mouvements afro, c’est hyper violent ! Pas forcément plus violent qu’ailleurs, mais tu retrouves tout de suite la misogynie de base présente partout. Même chez les hommes noirs, cette misogynie se teinte de racisme : les hommes nous dénigrent, nous rabaissent en tant que femme noire. Il y a même un mot très utilisé sur Twitter pour nous désigner : les «Noirtes». La Noirte, c’est une Noire qu’on peut dénigrer, c’est vraiment péjoratif. Et c’est utilisé par énormément de mecs non blancs. On est vraiment loin de la possibilité d’une discussion sérieuse sur l’aide que les mecs pourraient apporter à la lutte contre la misogynoir. Si tu dénonces le racisme, tu pourras avoir des mecs avec toi, mais sur le sexisme, n’espère pas ! Et dans les mouvements afro comme ailleurs, les mecs prennent plus de place. Pendant la mobilisation contre Exhibit B, il fallait prendre le micro aux hommes si on voulait se faire entendre…

1. Pour avoir accès aux tweets de Mrs Roots, chercher @mrsxroots.

2. Sur les espoirs déçus de l’assimilation et les injonctions permanentes à l’«intégration», lire le Z n°8, «Vénissieux», paru en 2014.

3. Martin Luther King, Why We Can’t Wait, Beacon Press, 2011 (première édition en 1964).

4. Au XIXe et au début du XXe siècle, en France et en Europe, des personnes colonisées étaient régulièrement exhibées dans des zoos, des foires ou des expositions. Sur le rôle des zoos humains dans la diffusion d’un racisme populaire et la construction d’un «Autre», lire Pascal Blanchard, «Le zoo humain, une longue tradition française», Hommes et Migrations, n°1228, novembre-décembre 2000.

5. Mrs Roots et Po Lomami, «#BoycottHumanZoo I : le racisme s’invite au musée» et «#BoycottHumanZoo II : à la culture de notre servitude», sur mrsroots.wordpress.com et equimauves.wordpress.com.

6. Ndlr : une femme cis est une personne considérée comme une fille à la naissance, et qui se reconnaît dans l’identité de genre féminine. Une personne trans ne se reconnaît pas dans l’identité de genre qui lui a été imposée à la naissance.

7. Le 31 octobre 2015, plusieurs milliers de personnes défilaient dans Paris pour une «marche de la dignité», à l’appel d’un collectif de femmes monté pour l’occasion. Arabes, noires, musulmanes, rroms, habitantes des quartiers populaires, elles avaient en commun de se définir comme «cibles privilégiées du racisme d’État».

8. Lire p. 200.

9. Émission de télé-réalité diffusée sur TF1 depuis 2001.

10. En 2009, Eric Besson, alors ministre de l’Immigration du président Nicolas Sarkozy, avait officiellement mené un «débat sur l’identité nationale», occasion d’un déferlement raciste mais aussi de nombreuses résistances.

11. Le 26 août 2015, Vester Lee Flanagan tire sur Alison Parker et Adam Ward, qui meurent sur le coup.

12. Sur le rôle du «courage» chez les femmes noires, lire p. 52

13. Paru en 2015 aux Éditions La boîte à Pandore.

14. Étude menée à partir de l’intégralité des accouchements du service maternité d’un CHU parisien, soit plus de 2 000 dossiers.

15. Femmes en train d’accoucher.

16. Sur la place des protocoles médicaux durant les accouchements, lire p. 138.

17. Priscille Sauvegrain, «La santé maternelle des “Africaines” en Île-de-France : racisation des patientes et trajectoires de soins», Revue européenne des migrations internationales, vol. 28-n°2, 2012.

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