Retour social sur investissement

Quand les fondations d’entreprise refont le monde
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Fondations Vinci pour la Cité, Agir pour l’emploi Engie, Carrefour, Sanofi Espoir… Depuis la loi sur le mécénat votée en 2003, les fondations d’entreprise se multiplient, accumulant les initiatives reluisantes. Mais que font-elles au juste ?

Texte : Celia Izoard
Photos : Muséum national d’histoire naturelle

«Dans la misère du monde, il n’y a pas de concurrence.»
Fondation Eiffage

En 2002, l’Institut Montaigne, «think tank indépendant» fondé par les capitaines d’industrie Claude Bébéar (Axa Assurances), Alain Mérieux (bioMérieux) et Henri Lachmann (Schneider Electric), pousse un cri d’alarme. Le charity business en France accuse un retard important par rapport aux pays voisins. Les Français sont frustrés dans leur «souhait, voire [leur] exigence de contribuer eux-mêmes aux causes d’intérêt général de leur choix», ce qui risque d’engendrer sous peu «une délocalisation des fonds destinés à la philanthropie». L’Institut Montaigne, tout comme l’Admical, fédération associative d’entreprises promouvant le mécénat, ainsi que d’autres lobbys industriels, fait donc des propositions au législateur pour moderniser le concept d’intérêt général, appelé à devenir «un espace de liberté où le citoyen peut promouvoir son esprit d’initiative privée» 1. Chacun paiera moins d’impôts, tout en finançant individuellement sa propre vision du bien public, les plus riches bénéficiant naturellement de plus de largeur de champ.

Pour donner un coup d’envoi à cette avalanche de bienfaits qui ne demande qu’à s’abattre sur le pays, l’Institut Montaigne préconise par exemple de : raccourcir les délais pour la création de fondations ; limiter voire supprimer les représentants de l’État dans les conseils d’administration des fondations et réduire les procédures de contrôle ; défiscaliser les dons aux fondations ainsi que leur patrimoine ; permettre aux plus riches d’affecter une partie de l’impôt sur la fortune et des droits de succession aux fondations. Plus particulièrement, à propos des fondations d’entreprise : déduire les sommes engagées dans la fondation de l’impôt sur les revenus de l’entreprise à hauteur de 50 %. Enfin, permettre une participation visible de l’entreprise mécène en contrepartie de ses dons et l’autoriser à communiquer publiquement sur son action.

Élément décisif : jusque-là, dès lors qu’un donateur, particulier ou entreprise, s’autorisait à clamer haut et fort sa générosité, on considérait qu’il bénéficiait de ce fait d’une contrepartie importante, et qu’il n’était donc plus donateur, mais sponsor, ce qui ne donnait pas droit aux avantages fiscaux. L’anonymat était considéré comme gage de désintéressement. Mais, selon l’Institut Montaigne, «cette conception d’un mécénat désintéressé est aujourd’hui dépassée. (…) Il n’est pas illégitime que les entreprises veuillent placer leurs actions de mécénat dans le cadre de leur politique de communication, et il n’y a rien de choquant à mettre en avant le mécène et son action.»

Ces propositions invitent donc l’État à procéder à un nouveau découpage législatif et fiscal visant à créer un marché de l’aide sociale, qui deviendrait un secteur économique à part entière, sur le modèle anglo-saxon du charity business. L’État verrait ses recettes fiscales baisser, mais en échange il réduirait d’autant son budget destiné aux structures d’aide sociale et aux associations. Si l’Institut Montaigne se plaît à fustiger le jacobinisme de l’État français et «les résistances traditionnelles de nos appareils administratifs», ses recommandations semblent pourtant parfaitement en phase avec les réformes déjà entamées à l’époque – le démantèlement des structures de l’État providence est en cours. Le 1er août 2001 est promulguée la Loi organique relative aux lois de finance (Lolf), qui réorganise de fond en comble les modalités de financement des différents secteurs, dont le social : gestion par projets, dispositifs d’évaluation, passage d’une logique de moyens à une logique de résultats. S’agissant du monde associatif, le ministère de la Santé, de la Jeunesse et des Sports annonce la couleur dans son guide pratique de la Lolf à l’usage des associations subventionnées par l’État : «Si [les associations] parviennent à faire valoir leurs projets auprès de l’administration et des responsables de programmes, afin de les insérer dans les programmes et les actions, à montrer qu’elles peuvent contribuer à atteindre les objectifs assignés aux pouvoirs publics dans le cadre de la Lolf, et qu’ainsi elles constituent des partenaires compétents de ces politiques, la situation des associations s’en trouvera confortée.»

La révolution ne sera pas subventionnée !

Dans un ouvrage collectif intitulé The Revolution Will Not Be Funded *, des personnes de diverses organisations issues du mouvement afro-américain tentent de penser la façon dont la professionnalisation du secteur social, notamment par la philanthropie privée, a transformé leur engagement militant initial. On y trouve plusieurs questionnaires destinés à aider les travailleurs à faire le point sur leur pratique. Par exemple :

«• D’où viennent vos financements ?

• De quelle manière ces financements influencent-il la façon dont vous définissez votre travail ?

• Combien de temps consacrez-vous à répondre aux attentes de vos financeurs, par opposition aux besoins de ceux que vous assistez ?

• Une distance s’est-elle instaurée entre le personnel de votre association et les gens qu’il assiste à cause des raisons suivantes ?

> les exigences des fondations ;

> le statut et le salaire des membres de l’équipe ;

> la professionnalisation du travail ;

> le rôle de l’association au sein de la collectivité ;

> l’interdépendance de votre travail avec des institutions étatiques, des entreprises, des fondations ou d’autres organismes à but non lucratif.»

 

Extrait de «Social Service or Social Change ?», de Paul Kivel, dans Incite! Women of Color Against Violence, The Revolution Will Not Be Funded: Beyond the Non-Profit Industrial Complex, South End Press, Cambridge, Massachusetts, 2007.

* Littéralement, «La révolution ne sera pas subventionnée», référence à un célèbre slam de Gil Scott-Heron composé en 1970, intitulé The Revolution Will Not Be Televised («La révolution ne sera pas télévisée»).

Dans la logique de cette modernisation de la gestion des finances publiques, la pression sur le secteur social s’intensifie, obligeant nombre de structures (associations, ONG, entreprises d’insertion, etc.) à se professionnaliser, à se comporter en porteurs de projets rivalisant les uns avec les autres pour obtenir des subventions. Elles seront amenées à nouer des partenariats au coup par coup, au gré des opportunités que proposeront ici ou là collectivités locales, fondations, agences nationales, etc. C’est dans ce contexte de la création d’un grand marché de l’aide sociale que l’Institut Montaigne, en préambule à ses 25 propositions, suggère l’idée que les fondations doivent «se comporter comme des concurrents de l’action des collectivités publiques».

Le futur «concurrent» du mécénat aura été beau joueur : dès l’année suivante, l’État, par le biais de la loi Aillagon du 1er août 2003, entérine la quasi-totalité de ces 25 propositions. Ainsi, concernant les fondations d’entreprise, les avantages fiscaux concédés aux entreprises dans le cadre de leur politique de mécénat sont doublés. Les délais sont raccourcis et les formalités assouplies. La composition du conseil d’administration de la fondation, s’il doit compter au moins un représentant du personnel, est entièrement choisie par l’entreprise. Et, surtout, la fondation peut désormais accoler son nom aux projets soutenus 2.

Fondation, j’écris ton nom

Que dit l’Institut Montaigne, déjà ? Que le mécénat désintéressé est une conception aujourd’hui dépassée. Qu’est-ce que ça veut dire, au fond ? Tout simplement que le désintéressement peut désormais cohabiter avec l’intérêt. Le beurre avec l’argent du beurre. Mission acrobatique qui, du strict point de vue de la logique, pourrait être considérée comme perdue d’avance, car, en toute rigueur, dès lors que le pari est gagné, dès lors qu’il est établi que les groupes industriels et financiers ont réellement intérêt à financer le secteur non lucratif, le désintéressement disparaît – et, avec lui, l’ensemble de ses valeurs ajoutées. C’est simple et difficile à la fois : le mécénat doit sembler le plus désintéressé possible tout en étant le plus intéressant possible.

Financer des causes éloignées de l’activité de l’entreprise peut paraître marginal et dérisoire. Ça sent la bonne conscience à peu de frais et ne rapporte pas grand-chose, ni débouchés commerciaux ni transformation profonde de l’image de l’entreprise. Dans le jargon, on appelle ça du «saupoudrage». Au contraire, en finançant des causes trop proches de l’activité de l’entreprise, on peut être accusé de cynisme, de donner d’une main ce qu’on reprend de l’autre. Certes, le groupe Sodexo, qui engrange des bénéfices en écoulant dans toutes les cantines de France et de Navarre les produits les plus manifestement malsains et trafiqués de l’industrie agroalimentaire, n’a pas hésité à former des bénévoles des Restos du cœur à l’équilibre alimentaire et à la lutte contre l’obésité. Mais si Areva finançait des associations de malades de la thyroïde ou des ONG intervenant pour venir en aide aux travailleurs du nucléaire au Niger, ça ferait désordre. De même, si la fondation Cetelem finançait un réseau d’entraide pour les familles surendettées ou si la fondation Thalès s’engageait dans des campagnes pour le désarmement… on aurait l’impression que l’activité de la fondation est en fait le miroir inversé de l’activité de l’entreprise : loin de redorer le blason du groupe, elle en révélerait encore plus crûment les nuisances.

Alors, comment mettre en place une bonne stratégie de mécénat ? Déjà, sortir de l’imagerie «charité», «bonnes œuvres», «bienfaisance». Toutes les agences de conseil en mécénat vous le diront : ça fait tarte, on voit déjà les robes longues montant les marches de la soirée de gala, la femme du PDG essuyant son mascara devant le micro. Il suffit pourtant de se reporter au guide pratique du mécénat édité par le ministère de l’Éducation nationale (chargé de la vie associative). En corps de texte, on trouve des indications pratiques sur la législation et la marche à suivre, et dans une sorte de bulle verte imaginée par un mauvais graphiste, le rédacteur a cru bon d’ajouter : «Le mécénat, ce n’est pas une mode, une œuvre de charité, un caprice de président, un luxe pour des temps prospères, une publicité déguisée.» 3 Formule étonnante qui sonne comme une mise en garde : les entreprises ont intérêt à bien penser leur stratégie si elles veulent échapper à ce genre d’accusations.

Pour éviter de donner l’impression d’une activité philanthropique superficielle, de nombreuses entreprises structurent l’action de leur fondation autour de leur activité principale. Ainsi du groupe Vinci, constructeur-concessionnaire de l’indésirable futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Ce champion mondial du BTP, des infrastructures pétrolières, gazières et nucléaires, des autoroutes, expert en aménagements urbains, ingénierie électrique et vidéosurveillance, a réalisé en 2016 un bénéfice net de 2,5 milliards d’euros. La fondation Vinci pour la Cité, qui distribue environ 2,5 millions d’euros par an (avant défiscalisation) – c’est-à-dire 0,1 % de ce bénéfice net –, a choisi de s’intéresser aux organismes d’insertion par le travail : entreprises d’insertion, agences d’intérim solidaires, associations conventionnées CAF, qui aident des RSastes, chômeurs de longue durée, handicapés, «exclus» de toutes sortes, à se faire embaucher. Ces organismes sont généralement spécialisés dans les secteurs qui intéressent le groupe : entreprises de construction, gros œuvre et second œuvre, démolition, nettoyage de fin de chantier, service en entreprise, recyclage, entretien d’espaces verts, collecte et tri, restauration de bâtiments, menuiserie, découpe et pose de métaux. Une telle stratégie de mécénat, qui épouse subtilement les contours de l’activité principale de Vinci, cultive une certaine confusion dans l’esprit du public. La frontière entre activité philanthropique et activité business est brouillée : «Avec son annuaire de la sous-traitance, la fondation incite les collaborateurs Vinci à aller plus loin dans leur action citoyenne, en confiant du travail aux entreprises dédiées à l’accès à l’emploi des plus exclus.» 4 Pour réaliser ses chantiers, le constructeur Vinci tend la main aux plus fragiles, se dit-on…

Pourtant, confier des chantiers en sous-traitance à des organismes d’insertion n’est, en réalité, ni plus ni moins qu’une obligation légale : les règles en vigueur pour obtenir un marché public intègrent la possibilité de «clauses sociales» qui rendent quasiment obligatoire le recours direct ou indirect aux salariés «en insertion» 5. Lorsque Vinci recrute par exemple chez Bativie, entreprise sociale située dans les Yvelines, il remplit donc strictement les conditions d’un marché public intégrant une clause sociale. Non sans avoir préalablement mis différents organismes de ce type en concurrence pour s’assurer un chantier au meilleur prix : «Ce sont des marchés mal payés, les tarifs sont bas, on a du mal à s’aligner», déplore la gestionnaire de Bativie, contactée au téléphone.

Si cette embauche «sociale» obéit strictement aux dispositions légales, où est la philanthropie ? Concrètement, dans les 10 000 euros que verse en moyenne la fondation Vinci à une association ou un organisme pour financer un véhicule, acheter des ordinateurs ou rénover des locaux. Ce qui n’est pas cher payé, au fond, pour l’ensemble des contreparties stratégiques résultant du mécénat. Des avantages fiscaux, certes ; des avantages en termes d’image positive auprès du grand public, évidemment. Mais pas seulement.

En choisissant de soutenir des organismes de formation et d’insertion tournés vers le bâtiment, les espaces verts, le nettoyage de chantiers, etc., Vinci se donne les moyens de recruter dans des secteurs «en tension», c’est-à-dire touchés par la pénurie de main-d’œuvre, comme l’est le BTP. Depuis longtemps, la filière peine à embaucher du fait de la pénibilité du travail, du nombre d’accidents, de la faible rémunération et, enfin, de la précarité liée à un recours massif au travail intérimaire (qui représente chez Vinci environ 20 % de la masse salariale 6). Se rapprocher de ces organismes lui permet de lutter contre cette désaffection (largement entretenue par les pratiques des groupes de BTP). Le groupe Vinci a aussi contribué à créer le Geiq BTP Île-de-France, un groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification, qui est depuis sa création présidé par le président de GTM Bâtiment (Vinci Construction). Dans cet organisme, les jeunes sont donc directement formés par leur futur employeur, ce qui lui permet d’obtenir une main-d’œuvre «sur mesure». Là encore, on peut s’interroger sur le caractère désintéressé de cette action, vantée dans le rapport d’activité de la fondation Vinci.

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De la rentabilité des «rencontres improbables»

Cette stratégie de mécénat centrée sur une multiplicité d’associations et de structures d’insertion a une autre fonction-clé : favoriser l’ancrage local du groupe. Dans les critères de sélection des candidatures, le principe est inscrit noir sur blanc : la fondation ne finance pas les projets situés dans des zones où les filiales de Vinci ne sont pas présentes. Car, pour un professionnel du bétonnage tel que Vinci, il est particulièrement crucial que les associations locales se sentent redevables au groupe, ce qui pourra se révéler bien utile en cas de mobilisation contre un projet d’autoroute, d’aéroport, de rénovation urbaine, de rocade, etc. La fondation subventionne donc, partout où elle est implantée, le tissu associatif environnant. Toute subvention accordée par la fondation Vinci s’accompagne systématiquement d’un «mécénat de compétences», formule consistant à «prêter» des salariés volontaires aux organismes aidés, quelques heures par semaine ou par mois. Et puisque le groupe Vinci est constitué de plusieurs centaines de PME franchisées, ce sont souvent les patrons de ces entreprises locales qui parrainent les associations et les organismes d’insertion de la région. Des relations de bon voisinage qui, avec le temps, suscitent des convergences de vues et d’intérêts. Lorsqu’une entreprise offre ses compétences à une association, elle lui amène en effet plus que les services d’un comptable ou d’un bon webmaster. Elle lui apporte une manière de faire et une vision du monde. Les patrons, chefs de projets, responsables de communication, chargés de mission, directeurs de travaux qui débarquent dans une association portent en eux une certaine idée d’un projet bien mené, d’une communication bien ficelée, d’un management efficace…

Depuis 2010, la fondation Vinci et Vinci Autoroutes travaillent avec le Réseau Cocagne, une fédération d’organismes d’insertion par le maraîchage biologique. Le Réseau Cocagne utilise les terrains de Vinci en bordure d’autoroute, ainsi entretenus et mis en valeur, pour créer de jolis jardins cultivés par des chômeurs. Le récit publié sur le site de la fondation est édifiant : «“C’est l’histoire d’une rencontre improbable. Celle du groupe Vinci et du Réseau Cocagne. Nous avions un terrain délaissé en bordure de l’A19. Nous voulions le valoriser. En discutant avec notre fondation Vinci pour la Cité, nous avons décidé de créer un espace biologique mais aussi solidaire”, explique Marc Bouron, directeur adjoint de Cofiroute (filiale autoroutière du groupe Vinci) et aujourd’hui président de l’association [Le Jardin de la Voie romaine, ndlr]. (…) Cofiroute embauche Julie Mandresilahatra, une professionnelle des activités humanitaires recommandée par le Réseau, pour lancer le projet. Le Jardin de la Voie romaine, qui bénéficie d’une aide de 28 500 euros de la fondation pour acquérir une partie de son matériel agricole, voit ainsi le jour en octobre 2010.» 7

Du jardinage biologique en bordure d’autoroute (avec des métaux lourds dans les légumes !?) ? Une association de maraîchage bio présidée par un dirigeant de Cofiroute ? Dans le monde merveilleux du mécénat d’entreprise s’opèrent d’improbables synthèses. Comment comprendre que des associations, issues à l’origine d’une prise de conscience des méfaits de l’urbanisation galopante et de la démesure industrielle, se placent sous la tutelle d’un géant du BTP ?

Conseils nutritionnels : la fondation Nestlé remet le couvert

L’agence Mécénat conseil accompagne les porteurs de projets, les collectivités locales et les entreprises dans leur stratégie. Sur son blog, un article intitulé «Faire du mécénat un avantage concurrentiel» (L. Bonneval, A. Vonfelt, mai 2015, mecenat-conseil.fr) livre une véritable théorie de la philanthropie comme moteur de croissance de l’entreprise : «En analysant attentivement les éléments de son contexte économique, l’entreprise peut en effet identifier les zones d’intersection des logiques économiques et des logiques sociales qui vont le plus aider à développer son écosystème.» Exemple : «Nestlé est un des principaux acteurs de l’agroalimentaire dans le monde. La mission de sa fondation “Manger bien pour vivre mieux” est d’aider les familles à adopter des habitudes alimentaires bonnes pour la santé. En œuvrant pour une meilleure alimentation auprès des familles et des enfants, Nestlé peut ainsi agir sur la demande future dans le domaine de l’agroalimentaire.» Fait ahurissant : les auteurs de cet article semblent avoir oublié que le groupe Nestlé s’est déjà rendu tristement célèbre par ses actions «caritatives» visant à «agir sur la demande» : ses campagnes énergiques de promotion et de distribution gratuite de lait maternisé en Afrique dans les années 1970 ont causé la mort de millions de nourrissons, l’eau étant souvent insuffisamment propre pour permettre l’usage du lait en poudre. Le scandale des «Baby Killers» fut tel qu’un boycott international a été organisé contre la firme entre 1977 et 1984, et que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a dû mettre en place un «Code international de commercialisation des substituts du lait maternel», qui recommande d’interdire toute publicité ou promotion du lait en poudre, ainsi que l’offre d’échantillons gratuits aux femmes enceintes. L’OMS estime aujourd’hui encore que 820 000 enfants meurent chaque année dans le monde faute d’avoir été «nourris au sein de manière optimale» (Aide-mémoire n° 342, juillet 2017).

L’exemple de la fondation Vinci permet de mettre en évidence à quel point pour un grand groupe le mécénat d’entreprise peut s’avérer utile, voire crucial, pour consolider sur le long terme ses intérêts industriels. On comprend mieux à présent la mise en garde qui figurait dans le guide édité par le ministère : le mécénat ne doit pas se cantonner à un engagement optionnel et superficiel. Par la loi de 2003, l’État invite clairement les entreprises à dépasser le cadre de la communication, de la publicité déguisée, pour investir pleinement le champ du social et ainsi consolider leur pouvoir là où elles sont implantées. À la page 5 du guide, on lit par exemple : «Pour l’entreprise, le mécénat offre une opportunité d’être reconnue à part entière sur son territoire d’implantation. (…) C’est aussi un excellent moyen pour l’entrepreneur de rencontrer des partenaires, habituels ou nouveaux (clients, institutionnels, collaborateurs), dans un contexte différent et riche d’échanges.» 8 Le groupe Vinci, qui via sa fondation s’est tissé dans toute la France un maillage serré d’associations vassales, l’a bien compris : le mécénat permet à l’entreprise de s’intéresser à ses clients au sens premier du terme ; non pas seulement ceux qui paient pour obtenir un service ou un produit, mais aussi la clientèle telle qu’elle fut conçue à l’époque romaine puis au Moyen Âge (dont nous est resté le mot «clientélisme»), c’est-à-dire l’ensemble des personnes à qui un patricien ou un seigneur rend service pour étendre sa sphère d’influence.

L’entreprise dont vous êtes le héros

Dans une entreprise, il est déterminant que les salariés, et surtout les cadres, mettent du cœur à leur ouvrage. Or pour motiver les salariés, la rémunération ne suffit pas – ce qu’ont bien montré Ève Chiapello et Luc Boltanski dans le livre Le Nouvel Esprit du capitalisme. Pour que les individus acceptent de consacrer leur temps et leur énergie à une entreprise, il faut qu’ils y croient, il faut qu’intervienne quelque chose de l’ordre de la morale – mon entreprise doit être une bonne entreprise. Certes, il se trouvera toujours une poignée de cyniques, mais, dans la masse, rares sont ceux qui supportent de travailler pour un groupe dont ils sont intimement convaincus qu’il est indéfendable 9.

Or, depuis la fin des années 1990, la critique sociale est redevenue plus opérante, capable de remettre en cause, même a minima, les présupposés du système de production : exploitation d’une main-d’œuvre vulnérable à l’autre bout du monde, pression politique sur les pays pauvres et pillage de leurs ressources, conséquences de l’activité industrielle sur les milieux naturels, inégalités grandissantes au sein même des sociétés dites «d’abondance»… Face à ce retour diffus de la critique sociale qui, pour timide qu’il soit, marque néanmoins une rupture avec l’apathie consumériste des années 1980, comment motiver les salariés pour travailler chez Total, Bouygues ou Axa ? Le mécénat d’entreprise a constitué un semblant de réponse à cette crise. Créer des fondations, monter des projets humanitaires ou environnementaux à grand renfort de publicité ne sert pas seulement à redorer le blason d’une entreprise auprès du grand public, mais aussi auprès de ses salariés.

Comme nous l’avons vu, le rôle d’une fondation s’apparente à de la scénarisation : il s’agit de mettre en scène un détournement de l’activité commerciale du groupe, à entretenir une confusion entre l’activité business et l’activité socialement responsable. Mais, pour ce faire, il ne suffit plus de raconter une petite histoire, un conte de fées avant d’aller au lit, car personne n’est dupe ; il faut raconter une grande histoire. Pour captiver son auditoire, l’entreprise mobilise des personnages plus vrais que nature : les salariés.

Depuis la loi Aillagon, un nombre croissant d’entreprises encouragent leurs salariés à s’investir dans le milieu associatif. Il peut s’agir de mécénat de compétences, l’entreprise détachant des salariés pour «parrainer» une association, ou de bénévolat soutenu par l’entreprise, lorsque la boîte aide un salarié déjà investi comme bénévole à titre personnel, en aménageant son emploi du temps, en prêtant du matériel ou des locaux. L’employé d’Areva qui, au cours d’un dîner, serait mis à mal par ses interlocuteurs à cause de l’activité délétère du groupe pourra alors expliquer que sa société fait beaucoup pour l’alphabétisation et les soins médicaux. Foutaise ! lui répondra-t-on, ces opérations ne sont que de la com’ , des images et des mots, rien de plus. Mais si ce salarié est personnellement investi dans une association par le biais de la fondation de son entreprise, la chose prendra une densité tout autre : «C’est moi qui le fais, je peux en témoigner : c’est réel !»

Dans son enquête 2016 sur le mécénat d’entreprise en France, l’Admical annonce dès la première page l’importance de cet enjeu politico-managérial : «Comment attirer les talents des générations Y et Z, qui n’hésitent plus à déserter les rangs de l’entreprise traditionnelle pour cause d’incompatibilité de valeurs ? En leur proposant l’engagement qu’ils recherchent au sein même de l’entreprise.» 10 Le mécénat de compétences permet à l’entreprise d’utiliser pour son propre compte cela même qu’elle ne peut pas offrir : le sentiment de faire quelque chose de bien. Si le fait de toucher quelque chose de plus réel que l’univers cotonneux et climatisé de la boîte, si le contact avec les «vrais gens» et le fait d’exercer une activité plus signifiante améliorent la qualité des ressources humaines disponibles pour l’entreprise, alors il faut les encourager. Le mécénat de compétences consiste à transformer en stratégie d’entreprise ces petites solutions individuelles qu’ont trouvées les salariés pour supporter le monde du business.

Sur son site Internet, l’agence Mécélink, organisme de conseil en mécénat, explique à ses clients potentiels que l’un des principaux intérêts du mécénat pour l’entreprise est de «fédérer ses collaborateurs : un outil de management par la sensibilisation, l’information, l’adhésion et l’implication de ses salariés autour des causes d’intérêt général qu’elle soutient (mécénat de compétences, participation au projet…). Le mécénat apporte un impact très positif et mobilisateur auprès de ses collaborateurs.» 11 Volunteer, autre agence, publie en 2011 un rapport substantiel intitulé La Générosité de l’entreprise au cœur de la performance RH (ressources humaines). Elle y décrit, chiffres et schémas à l’appui, comment le mécénat de compétences peut devenir un formidable levier pour remobiliser les ressources humaines de l’entreprise : «L’engagement bénévole soutenu par l’entreprise permet de développer sa performance durable en agissant sur des leviers RH comme le sentiment d’appartenance, la loyauté, la cohésion interne.»

Des salariés plus fidèles, donc, mais aussi plus performants : «L’expérience bénévole permet au salarié de développer de nouvelles compétences managériales : capacité d’adaptation, sens du leadership, audace, etc.» Qu’il s’agisse de mécénat de compétences ou d’engagement bénévole soutenu par l’entreprise, c’est toujours moins cher qu’un stage de coaching personnalisé ou un séjour de team-building. D’autant que le mécénat de compétences et les aides en nature sont défiscalisés. Cela dit, encourager les employés à aller voir ailleurs est aussi un pari risqué. Une jeune employée d’Air France que nous avons rencontrée s’était vu proposer par son patron de faire du mécénat de compétences dans une association d’aide aux SDF. «Tu vas voir, ça va être dur, le social ce n’est pas un milieu facile», l’avait-il prévenue. Quelques mois plus tard, à la fin de son stage, elle présente sa démission au patron en déclarant : «C’est l’entreprise qui n’est pas un milieu facile.» Elle est partie travailler à plein temps auprès des SDF.

Fonds de dotation : où l’intérêt général devient de plus en plus général et de plus en plus intéressant…

Fondations d’entreprise, fondations partenariales, fondations reconnues d’utilité publique, fondations universitaires… Le bestiaire de la philanthropie comporte de nombreuses espèces. Parmi les plus récentes, saluons l’existence du fonds de dotation, célébré en une de La Tribune comme «une véritable niche fiscale, qui fait de la France un paradis fiscal de la philanthropie»*. Créé en 2008 sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, ce type de fonds en plein essor, qui représente aujourd’hui près de la moitié des structures philanthropiques, peut recevoir des dons de toutes natures, sa gouvernance est libre et il peut, contrairement à une fondation, rester entièrement sous le contrôle des principaux fondateurs. «Mais, précise le journaliste de La Tribune, toutes ces qualités juridiques ne seraient rien si les fées de Bercy ne s’étaient penchées sur le berceau de naissance du fonds de dotation.» En effet, non seulement les dons des entreprises et des particuliers sont défiscalisés (entre 60 et 66 % du don), mais les dons et legs échappent à tout droit de mutation (taxe perçue par l’État au moment d’une acquisition immobilière), et, coup de baguette magique, le fonds est exonéré de l’impôt sur les sociétés. Pourtant défini par l’État comme «outil de financement privé et désintéressé d’actions d’intérêt général»**, «le fonds de dotation peut également constituer un laboratoire d’innovations pour l’entreprise fondatrice», lit-on encore dans La Tribune. «On a même assisté récemment à la création, encouragée par Bercy, de quelques fonds de dotation dont la mission consiste à investir au capital de start-up innovantes.» Mieux : «Le fonds de dotation pourrait également jouer un rôle de holding, voire d’instrument anti-OPA.» Et l’intérêt général, dans tout ça ? «Il est aussi économique et social, note le journaliste, a fortiori en période de crise. Sous l’influence des entreprises, on assiste ainsi à un élargissement de la notion d’intérêt général trop souvent comprise comme seulement philanthropique.» Dans le Panorama des fondations et des fonds de dotation créés par des entreprises mécènes-2016, publié entre autres par Les Entreprises pour la Cité, Jean-Paul Bailly (président d’honneur de La Poste et président des Entreprises pour la Cité) martèle en effet la nécessité «de faire évoluer la définition “théorique” actuelle de l’intérêt général au profit d’une vision actualisée, moins floue, en phase avec les nouvelles pratiques». Quelle est donc cette définition «actualisée» ? La clé se trouve dans le manifeste «Pour un mécénat performant» (Les Échos, 13 avril 2016), que Bailly signe avec Claude Bébéar (Axa) et Augustin de Romanet (Aéroports de Paris), où le mécénat est défini comme «une affaire d’intérêts bien compris». Tout simplement.

* La Tribune, 3 septembre 2014.

** Fonds de dotation. Fiche pratique, 1er janvier 2016, Direction de l’information légale et administrative, disponible sur service-public.fr.

Mais, en général, la multiplication des partenariats entreprises-associations a plutôt l’effet inverse : achever l’acculturation du secteur non marchand en lui soufflant les dernières normes de crédibilité en vigueur dans les bureaucraties, qu’elles soient publiques ou privées.

Des costumes trois-pièces dans le patchwork associatif

L’actuel remaniement du tissu associatif orchestré par l’État, à travers, notamment, la stimulation du mécénat d’entreprise, consiste à tailler des costumes trois-pièces dans un patchwork. Le secteur associatif est encouragé à se regrouper en ONG à gros budgets dirigées par une caste de professionnels, partenaires crédibles des agences d’État ou des fondations d’entreprise. Samuel Coppens, en charge du secteur jeunesse à l’Armée du salut, l’affirme : «Les ministères nous expliquent depuis plusieurs années qu’ils veulent moins d’interlocuteurs, poussent à la concentration. Ils voudraient que les associations aient des moyens propres et se professionnalisent pour répondre aux appels à projets. Cela met en cause la philosophie même de l’action sociale. Les petites associations étaient créatives, cette vitalité est en passe de disparaître.» Les moyens d’une association doivent lui permettre de répondre aux appels d’offres lancés par telle ou telle institution : «Cette année, le thème retenu concerne l’alphabétisation, la lutte contre le Sida, etc. Êtes-vous positionnés sur ce créneau ?» Les organisations comme Emmaüs ou le Secours catholique seront nécessairement favorisées au détriment de structures locales animées par des bénévoles formés sur le tas.

L’association Aurore est un bon exemple d’organisme à la pointe du charity business. Fondée en 1872 pour venir en aide aux ex-détenus méritants, dédiée à l’hébergement et à l’insertion, son bureau est présidé entre autres par Pierre Coppey, président de Vinci Autoroutes, et Xavier Huillard, PDG de Vinci, et elle est sous la direction générale d’Éric Pliez, «expert social» du comité de sélection de la fondation Vinci… et donc juge et partie dans l’attribution des subventions ! Avec, en 2015, un budget de 106 millions d’euros et 1 660 salariés, Aurore est bien placée pour répondre aux appels d’offres du ministère des Solidarités et de la Santé.

L’État, conscient que les entreprises n’ont aucun intérêt à pratiquer le mécénat sans lendemain, incite les associations à proposer une relation durable. Dans le guide édité par le ministère, on lit par exemple que «le meilleur atout pour convaincre est d’avoir un “bon” projet ! C’est-à-dire un projet à la fois innovant, de qualité et utile. Une entreprise préfère soutenir un projet original (plutôt que des frais de fonctionnement ou des salaires) qui peut susciter l’intérêt du plus grand nombre : partenaires, clients, collectivités territoriales et relais d’opinion.» Comme le chômeur face au conseiller de Pôle emploi, une association est tenue de mettre en scène sa propre existence à travers un projet. Par ce genre de clins d’œil lexicaux, elle signifie au comité de sélection qu’elle saura mettre ses donateurs en valeur, comme le précise le ministère quelques lignes plus bas : «Cette recherche doit se faire dans une logique de projet dans lequel l’entreprise peut s’insérer, auprès d’autres partenaires (économiques, institutionnels, médias, etc.) et pas uniquement pour solliciter une aide financière.» Pour aider l’association à mettre toutes les chances de son côté, le guide s’accompagne de modèles d’imprimés à compléter. Première ligne : «Titre du projet. Donner un titre significatif et qui le distingue des autres projets.» Deuxième ligne : «Contenus et objectifs de l’action. Utilisez un verbe d’action (“développer”, “renforcer”, etc.).» Ah. On ne peut donc pas écrire «Soutien aux chômeurs alcooliques» ou «Aide aux femmes battues», trop banal. Quelque chose d’innovant : «Passer du zinc à la pointeuse grâce au web 2.0 !» ou «Sortir les femmes de la maltraitance par le tri sélectif !».

«L’association doit se mettre à la place de l’entreprise, explique une agence de conseil en mécénat, comprendre ses besoins et ce qu’elle peut apporter, car le métier de l’entreprise, ce n’est pas de faire de la solidarité. (…) [Une fondation d’entreprise] recherche des chiffres et une histoire à raconter.» Une histoire touchante à raconter aux salariés en amorce d’un conseil d’administration, ou un récit à placer en exergue sur le site Internet du groupe pour susciter l’empathie du grand public. Mais aussi une garantie scientifique de l’efficacité des actions menées. Être professionnel, c’est disposer de certains outils méthodologiques permettant de convaincre une entreprise ou une institution de la rentabilité d’une action sociale, en produisant des chiffres, toujours des chiffres… Car l’entreprise doit être en mesure de calculer son «retour social sur investissement», comme l’explique Anne-Claire Pache, professeure à l’Essec, où une chaire Philanthropie existe depuis 2011. Dans cette prestigieuse école de commerce, on développe des méthodologies complexes pour mesurer l’efficacité d’une action de mécénat, explique-t-elle : «Cette approche constitue une manière de monétiser l’impact d’une action, en évaluant la plus-value créée et en prenant en compte les coûts évités par l’action. Pour un euro investi, quel est le nombre d’euros créés en termes de valeur sociale ?» 12

Si tels sont les critères retenus pour déterminer «l’utilité sociale» d’une association, alors sa seule vocation possible est d’être un prestataire de services. En d’autres termes, une organisation dont l’esprit est totalement étranger à ce que pointe Samuel Coppens quand il évoque la «vitalité» du tissu associatif. Certes, une association loi 1901 peut prendre des formes très diverses, du gigantisme technocratique au bricolage de quartier, et servir une infinité d’objectifs, de la pétanque au lobbying. Cependant, en offrant un cadre formel assez simple à un groupe de personnes désireuses d’agir ensemble à un endroit donné, c’est une structure qui a maintes fois permis à des gens ordinaires, ni professionnels de la politique, ni travailleurs sociaux, ni animateurs culturels, de porter un regard sur le monde qui les entoure et de passer collectivement à l’action avec un minimum d’intermédiaires. L’association est l’un des seuls outils prévus par la loi qui permette à de simples habitants de s’investir dans la vie publique, et justement de sortir de l’état de passivité dans lequel nous a plongés le système de délégation vertigineux qui caractérise les sociétés modernes. La décision de s’associer ici et maintenant pour se procurer ensemble ce qui manque à un lieu de vie, décision que peut formaliser une association, ne pourrait être plus éloignée, en termes d’expérience politique, des prestations dispensées par l’État providence ou des services monnayés par les entreprises. À ce titre, les associations sont parmi les formes institutionnelles les moins élitistes dont nous disposons, ce qui explique qu’elles aient souvent servi de structures ou de relais aux mouvements de contestation.

Beaucoup d’organisations considèrent qu’accepter quelques deniers de la part d’une fondation d’entreprise n’engage à rien. Mais voient-elles le dessin d’ensemble ? Comment imaginer, compte tenu du rapport de force financier, que les contreparties exigées par les entreprises ne deviennent pas chaque année plus lourdes ? Ne faudra-t-il pas donner de plus en plus de gages de crédibilité et de professionnalisme, se plier à des procédures d’évaluation toujours plus fines qui ne peuvent qu’accroître la distance entre ces organismes et le reste de la société ?

D’autre part, on peut examiner en détail chaque action des fondations Veolia, Bill et Melinda Gates ou Ronald McDonald, et arriver à la conclusion que certaines d’entre elles ont de la valeur, qu’elles ont bénéficié à des personnes qui en avaient besoin. Soit. Mais il importe de garder une vision d’ensemble : peut-on se résigner à ce que les élites du business qui siègent dans les conseils d’administration des fondations d’entreprise, sans aucun contrôle populaire, décident avec leurs seuls critères de la manière d’améliorer tel ou tel quartier, de traiter tel ou tel symptôme du malaise social ? Pourquoi les entreprises, qui ont déjà tant de latitude pour façonner le monde à leur guise, s’en arrogeraient-elles encore davantage ?

Les grands groupes ont bien compris que, dans un contexte d’inégalités sociales grandissantes, dans une période où les désastres écologiques se succèdent, ils pourraient se voir brutalement renvoyés à leurs responsabilités écrasantes. Dès lors, ils ne peuvent assurer leur pérennité qu’en augmentant leur «compétitivité sociale». Après la biodiversité, transformée en concept mesurable et monnayable, le «bien», valeur des valeurs, est lui aussi soumis à la mesure et intégré aux processus marchands. Dans ce contexte, les fondations sont les laboratoires où l’on expérimente diverses manières de produire cette marchandise à moindre coût et avec une efficacité maximale, à partir de la matière première qu’est le secteur non lucratif. On ne peut donc pas considérer que l’action des fondations n’est qu’apparence, simple affaire d’image : ce qui est à l’œuvre ressemble bien plutôt à une logique d’absorption. Envisagé dans son ensemble, le mécénat d’entreprise est en train de procéder à une fusion-acquisition du secteur social. À travers l’activité de leurs fondations, les entreprises vont puiser dans le monde associatif les moyens de se renouveler, en reprenant à leur compte les manières qu’ont trouvées les gens, ici ou là, d’élargir le champ des possibles. «Le secteur associatif est un vivier d’initiatives innovantes en matière de solidarité, d’environnement et de progrès social», note Le Rameau, agence de conseil pour la «création d’intérêts partagés entre associations et entreprises» 13. Pour l’Admical aussi, les fondations sont la pointe avancée d’un mouvement de régénération capitalistique : «Comment aborder de nouveaux marchés, développer de nouvelles compétences ? En sortant de sa zone de confort, en se frottant aux publics non traditionnels de l’entreprise : les artistes, les travailleurs sociaux, les exclus, les universitaires, les sportifs…» 14 En absorbant peu à peu, au nom de la «responsabilité sociale», l’ensemble des idées trouvées pour faire face à la crise économique, écologique et sociale, tout se passe comme si l’industrie verrouillait toute possibilité d’extériorité, en spéculant sur le visage, actuel, à venir et même éventuel, de la société. Un peu comme si l’Administration pénitentiaire archivait tous les plans d’évasion jamais réalisés par les prisonniers et les revendait aux détenus… tout en renforçant la sécurité à mesure.

1. «25 propositions pour développer les fondations en France», novembre 2002, disponible sur institutmontaigne.org.

2. Cf. article 238 bis 1 du code général des impôts : «Ces dispositions s’appliquent même si le nom de l’entreprise versante est associé aux opérations réalisées par ces organismes.»

3. Le Mécénat 2017-2018. Un dispositif simple et attractif pour réussir vos partenariats, ministère de l’Éducation nationale, p. 5. Disponible sur associations.gouv.fr.

4. Rapport d’activité 2009 du groupe Vinci.

5. Ordonnance n° 2015-899 du 23 juillet 2015 relative aux marchés publics.

6. Selon René Defroment, secrétaire général des syndicats CGT du groupe Vinci, le groupe emploie en France 90 000 salariés, cadres compris, et 17 000 intérimaires.

7. «Le Jardin de la Voie romaine : du maraîchage biologique pour lutter contre l’exclusion», agence d’information Reporters d’Espoirs, mai 2011. Disponible sur fondation-vinci.com.

8. Le Mécénat 2017-2018, op. cit., p. 5.

9. Voir «Travail adhésif et courts-circuits», Z n° 3.

10. Baromètre Admical-CSA, Le Mécénat d’entreprise en France, 2016. Disponible sur admical.org.

11. «Le Mécénat d’entreprise», mecelink.com.

12. Intervention lors du colloque «Défis et opportunités de l’évaluation pour les fondations», organisé les 25, 26 et 27 novembre 2009 par le Centre français des fonds et fondations. Actes disponibles sur centre-francais-fondations.org.

13. Sur lerameau.fr.

14. Le Mécénat d’entreprise en France, op. cit., p. 3.

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