Riposte !

Marche de nuit et autodéfense contre les agressions sexistes
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En 2015 à Marseille, quelques mois après le viol d’une camarade, un groupe de proches décide d’organiser avec elle une marche de nuit de femmes et de personnes trans pour protester contre les différentes oppressions sexistes vécues au quotidien. Reportage-analyse à la rencontre de celles qui mettent en place des ripostes individuelles et collectives pour se dépêtrer des filets de la domination patriarcale.

Texte : Mathilde Blézat
Photos : collectif Ovarian Psycos de Los Angeles
Affiches : collectif de Mexicaines Vivas Nos Queremos

«On sera au moins 30 quand même, non ?» Alors qu’on s’engage d’un pas rapide dans le tunnel glauque du boulevard National, l’adrénaline monte soudain. 7 mars 2015, 20 heures : ça fait des mois qu’on attend ça, qu’on la prépare cette marche de nuit «non mixte» sans hommes cis1. Un pari un peu fou pour panser les plaies des viols, des coquards et des coups de pression que les hommes «nous» font déguster au quotidien. Une marche pour se remettre en selle, se faire la malle, prendre sa revanche, aussi. Un «nous» de circonstance, qui se réinvente à chaque pas, à chaque occasion et qui accueille une certaine pluralité d’identités et de vécus.

1er round – Palais Longchamp :«Viens à la Marche !»

«J’espère bien qu’on sera plus que ça !» Dans l’obscurité naissante, les grilles du palais Longchamp se dessinent tout au bout du cours éponyme que l’on remonte, en petits groupes épars, après une après-midi à régler les dernières broutilles de l’organisation dans un local associatif : passage en revue du trajet et des rôles de chacun.e, confection de pancartes et pliage des kits reprenant chants, slogans et conseils qui seront distribués. Des copin.es nous avaient rejoint.es autour d’un verre et d’une part de tarte, au milieu des piles de brochures féministes imprimées pour l’occasion.

Des centaines de femmes et quelques personnes trans2 commencent à affluer vers la place. Les bises claquent et les kits, vite en rupture de stock, se faufilent de main en main. «On est combien, 400, 500 ?» Tour à tour, les meufs de l’«orga» empoignent le mégaphone et reprennent l’appel qui a été placardé dans toute la ville : «Tu es féministe ? Tu es gouine ? Tu es meuf ? Tu es voilée ? Viens ! (…) Tu es tatouée ? Tu es mère ? Tu es trans ? Tu n’as plus de copines ? Viens ! (…) Tu es femme de ménage ? Tu es stérile ? Tu es motarde ? Tu es maghrébine ? Viens ! (…) Tu te sens mal chez le médecin ? Tu marches sur des talons hauts ? Tu aimes danser ? Tu es menacée par ton mec ? Viens ! (…) La rue est à toi, viens à la Marche !» Des pancartes s’ébrouent au-dessus des têtes, des gosiers s’enfilent quelques rasades de bière et des bombes de peinture crachent des slogans au mur. Le cortège n’a pas encore largué les amarres que déjà la joie et l’énergie débordent. Elles ne s’esquiveront pas d’un poil, proliférant tout au long de cette nuit fière, rutilante et tapageuse.

Bintou3, qui se définit comme Noire, gouine et féministe, est une des organisatrices de cette marche. «J’ai fait ma première marche de nuit non mixte à Paris en 2013, organisée par le collectif Rage de Nuit4. J’avais trouvé ça vraiment ouf, d’occuper l’espace, d’être présentes et visibles dans la rue, à gueuler des slogans. Ça m’avait donné une de ces patates ! Puis j’ai fait partie des organisatrices de la première marche de nuit de Marseille, celle du 7 mars 2015, explique-t-elle un an après. J’avais été violée quelques mois auparavant dans la rue, la nuit, par trois hommes, dans un quartier «tranquille» tout près de la place Castellane. L’idée d’organiser cette marche de nuit est venue directement de là. Nous nous sommes d’abord lancées à un petit groupe de copines. Très vite, nous avons occulté mon histoire individuelle, et c’est devenu une aventure collective, organisée pour plein de raisons diverses.»

Viols, violences conjugales et harcèlement sexuel dans la vraie vie comme dans les publicités, les romans, les films, les sketchs humoristiques et les peintures de grands maîtres ; inégalités salariales, travail domestique non rémunéré, exploitation des sans-papières, contrôle des corps, lesbophobie, transphobie, criminalisation des travailleuses du sexe, injonctions et règles de conduite assommantes, racisme envers les femmes noires, musulmanes, roms, etc., paternalisme discret ou affirmé, choix cornélien entre tutu rose et marinière bleue… les raisons de la colère sont infinies dans un monde où la domination des hommes, en bon système hégémonique, s’immisce dans les moindres recoins de l’ordinaire. «Nous prenons la rue et la parole pour affirmer : la liberté de décider de nos vies partout et toujours ! Marchons la nuit, pour ne plus nous faire marcher dessus le jour !», revendique ainsi le tract d’appel de la marche de nuit.

Et pourtant… «c’qu’elles ont voulu maintenant elles l’ont», chantonne Michel Sardou dans le creux du transistor en 2010. Périmé, faisandé, le combat féministe ? Bon qu’à civiliser les affreux, sales et méchants machos basanés, tapis dans de sombres ruelles, à l’affût de l’ingénue au teint laiteux ? Ce chanteur adulé «bien de chez nous» se plaît pourtant à faire fredonner au tout-venant ses couplets exquis : «J’ai envie de violer des femmes/ De les forcer à m’admirer / Envie de boire toutes leurs larmes / Et de disparaître en fumée.» Chez les féministes, on appelle ça la «culture du viol». En France, 75 000 femmes sont violées par des hommes chaque année. En comptant les tentatives – toutes ces fois où les agressées se sont défendues et ont déjoué un viol –, on arrive à 84 000 femmes (de 18 à 75 ans uniquement !) par an5. Suffisamment pour foutre la trouille à toutes les autres, vu le peu de risques encourus par les agresseurs. En effet, «sur ces 75 000 viols, 10 000 donnent lieu à une plainte et 2 000 aboutissent à une condamnation. 73 000 viols chaque année sont impunis», écrit Christine Delphy dans Un troussage de domestique (Syllepse, 2011). Des chiffres corroborés par les statistiques gouvernementales : en 2014, 765 hommes ont été condamnés pour viol sur personne de plus de 15 ans, soit 2 % seulement des violeurs6.

Il y a aussi les meurtres, prêchés par les chanteurs populaires à la Orelsan, qui se gausse d’être un provocateur, un vrai, avec son «ferme ta gueule ou tu vas t’faire marie-trintigner». En 2014, en France, 134 femmes ont été tuées par leur conjoint, ex-conjoint ou dans une bien moindre mesure par leur partenaire non officiel – soit une tous les trois jours environ : un bien paisible gynécide… Par ailleurs, si elles ne sont pas mortes sous les coups de leur cher et tendre, 223 000 femmes ont subi des violences conjugales graves. «En Europe, écrit Gail Pheterson dans Femmes en flagrant délit d’indépendance (Tahin Party, 2010), la cause première d’invalidité ou de mort chez les femmes âgées de 15 à 44 ans est d’avoir été agressées par un homme. (…) Ces statistiques sont insondables et constituent un insoutenable acte d’accusation de notre société ; dans le même temps, elles n’ont rien d’extraordinaire : la brutalité des hommes envers les femmes est à la fois horrible et banale, horriblement banale.» Un risque plus commun qu’un plantage en voiture… et principalement présenté comme un virus lié à leur genre7, plutôt que comme la conséquence d’un rapport de domination et d’appropriation profondément enraciné. Pheterson décrit un discours médiatique qui se concentre essentiellement sur les victimes : quand Le Monde titre «Quatre millions de femmes victimes de violences conjugales», cela masque au passage que ce sont 4 millions de maris, d’hommes qui violentent. «La violence conjugale, un phénomène analogue à une intoxication alimentaire, attaque spécifiquement les femmes, c’est leur sexe qui les met en danger. (…) Les hommes en tant que classe sont tranquillement soustraits à la vue et exemptés de discrédit social et de sanctions légales», analyse Pheterson.

Le viol et le meurtre sexiste ne sont que la pointe émergée d’un gigantesque iceberg. Si tous les hommes ne violent et ne tabassent pas des femmes, ils jouissent d’importants privilèges dans la société, qui «maintiennent le système de genre et son arsenal de contrôles dont fait partie la violence en tant qu’avertissement contre, ou châtiment de, l’insubordination»8 des femmes.

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Printemps 2016, dans un parc. Deux mamans discutent sur un banc, regardant la petite de l’une d’entre elles, qui n’a pas 2 ans et trottine tranquillement dans sa robe rose : «Je suis embêtée, elle ne veut pas croiser les jambes quand elle s’assoit, je lui ai pourtant expliqué plusieurs fois que c’était vulgaire.» «Oh, ne t’inquiète pas, ça va bientôt venir…» Dès l’état embryonnaire, immuablement, chacun.e se ramasse les normes de genre sur le coin de la figure. Le fœtus te donne des coups de pied dans le ventre ? «C’est un p’tit mec, c’est sûr !» Quelques mois et un passage de l’autre côté de la membrane plus tard, elle bouge beaucoup et est plutôt casse-cou, alors ce sont les «c’est un sacré p’tit mec celui-là alors !» qui nous pleuvent dessus dans les squares ensoleillés. Coincée entre la volonté de ne pas coller une étiquette genrée à mon enfant à chaque interaction et celle de ne pas corroborer par mon silence l’idée que seuls les garçons soulèvent des montagnes, creusent dans la terre et se lancent dans des ascensions périlleuses, je dévoile le plus souvent qu’elle est a priori une «fille». «Ah ? Mais oui, elle a de jolis traits fins, elle est très gracieuse.» La fameuse «nature féminine» ou «masculine» dont on nous rebat les oreilles à longueur de vie ne s’étant pas encore installée, les adultes usent de tours de passe-passe argumentatifs pour que la contradiction de leurs propos se lasse. Et hop, l’enfant est dans la bonne boîte.

À un âge où la longueur des cheveux ne permet pas encore de faire la différence, les vêtements s’empressent de jouer le rôle indispensable de marqueur des deux seuls genres acceptables, «fille» ou «garçon», accompagnés, déjà, d’injonctions et de privations de comportements : «Souris au monsieur, descends de là, tu vas tomber, tu vas te blesser, ne joue pas dans la terre, tu es une fille, tu vas salir ta robe…» dans laquelle le bébé se prend les pieds quand elle s’essaie au quatre-pattes9. À force d’entendre ce genre de choses, il deviendra vite normal à une fille de se dire : «La nuit tombe, je ne peux pas sortir dans la rue sans être accompagnée d’un garçon», «je ne peux pas construire cela, c’est un travail d’homme», etc. Miracle de la société de consommation, les jouets sont de plus en plus genrés (jusqu’aux Playmobil et aux Kinder !), et les petites filles ont maintenant droit aux soutiens-gorge et aux talons hauts bien avant la puberté, question de s’habituer très tôt à l’inconfort vestimentaire qui les attend10.

«Elle est trop belle cette petite, je la réserve pour mon fils», ai-je entendu de deux personnes très différentes. Les comportements sexuels aussi sont façonnés dès le temps des couches-culottes. L’homosexualité et la transidentité sont alors impensables, comme si elles n’existaient pas : c’est le règne absolu de la norme hétérosexuelle, norme qui subordonne les femmes aux désirs des hommes. Au mieux, l’éducation des garçons en termes de relations avec les filles se borne à l’apprentissage de la courtoisie dans leur non-recherche du consentement. «C’est bien, tu la caresses doucement. Tu sais y faire avec les filles !», interprète, ravie, cette grand-mère à la vue des interactions entre son petit-fils et ma fille, qui n’ont pas encore soufflé leur première bougie. La règle dans les parcs, c’est que s’«il» va vers les autres, on s’extasie, c’est un vrai dragueur, si «elle» fait de même, elle est attentionnée.

Légitime défense : ce que dit la loi

Prendre sa revanche après une agression est illégal. Quant à la «légitime défense», elle est strictement encadrée par les articles 122-5 et 122-6 du Code pénal. Pour être considérée comme légitime, elle doit être immédiate (servant à stopper l’agression en cours, sinon c’est de la vengeance), proportionnelle (à la gravité de l’attaque subie) et nécessaire (pour s’en sortir, survivre). Elle n’est en outre légitime que si l’agression subie est «injustifiée». Bien souvent, la limite est ténue : devant une menace effective, on a aussi le droit de se défendre physiquement, sans attendre le premier coup.

En 2012, Jacqueline Sauvage, qui pendant quarante-sept ans a subi des violences conjugales de la part de son mari, tue ce dernier par balles. Ses filles témoignent de violences et d’abus sexuels fréquents. Son fils, également victime de violences, s’est suicidé la veille du meurtre. Mais Jacqueline Sauvage est condamnée à dix ans de prison en 2015, pour «meurtre aggravé» (sur conjoint) ! En janvier 2016, sous la pression d’organisations féministes, le président Hollande lui accorde une grâce partielle, qui lui permet d’envisager une libération conditionnelle avant la période de sûreté mais n’efface pas la condamnation. Jacqueline Sauvage est à ce jour toujours en prison.

En France, une seule et unique femme, Alexandra Lange, en 2012, a été acquittée pour avoir tué son conjoint afin de ne pas être elle-même tuée – un arrêt qui fait date dans la jurisprudence. En 2009, après douze années à subir des violences conjugales, à risquer la mort à plusieurs reprises, à ne pas être prise au sérieux par la police («ça ira mieux ce soir sous la couette», ou, à propos de son visage tuméfié, «ça ne saigne pas»), à tenter de s’enfuir, Alexandra Lange tue son mari d’un coup de couteau à la gorge alors qu’il l’étrangle. Elle sera immédiatement incarcérée en préventive pendant un an et demi, et ses quatre enfants seront placés. Ce n’est que six ans après les faits, en 2015, qu’elle récupérera leur garde et ne vivra plus en foyer : «Ça a pris du temps : au tribunal pour enfants, on m’a reproché d’avoir trop médiatisé mon histoire», explique-t-elle, faisant notamment référence au livre publié en 2012 (Acquittée. «Je l’ai tué pour ne pas mourir», Michel Lafon) et au téléfilm L’Emprise, qui s’en inspire.

La domination patriarcale attaque à chaque coin de rue, de bureau, de chambre à coucher, mais aussi à chaque pente de toboggan. Une assignation quotidienne à une infériorité, dès les premiers instants de la vie, qui porte en elle les germes des violences futures. «L’idéologie patriarcale présente la subordination des femmes comme naturelle, légitime, souhaitable et contribue à rendre acceptable ou invisible à celles qui sont dominées la réalité de la domination», écrit Patrizia Romito dans Un silence de mortes (Syllepse, 2006). Cette cruelle mécanique se répète, avec des variantes, à chaque nouvelle génération. Face à elle, les micro-résistances, les attentions quotidiennes à ne pas lui donner prise semblent dérisoires. Il faudra peu de temps pour que la majorité de ces enfants intègrent les normes de genre. Heureusement, les réfractaires existent, qu’on étiquette «garçon manqué», «efféminé», «déviant.e», «pathologique»…

2e round – Réformés-Canebière :«La non-mixité, ça pique»

Marche marche !
Féministe marche marche !
Gouine trans marche marche !
Hétéra mamma-rche marche !
C’est ensemble qu’on marche marche !

Nous nous élançons en chanson sur le large et fade boulevard Longchamp, qui, une fois n’est pas coutume, s’esclaffe, braille, bouillonne. Des centaines de voix à l’unisson heurtent les façades. Des femmes qui fument au balcon nous encouragent. Quelques centaines de mètres plus bas, les Réformés, en haut de la fameuse Canebière. Les vitres du tram ont été touchées : un poing féministe. Violet. Gigantesque. Un autre, puis l’inscription «Plutôt jouir que reproduire» défilent lentement devant mes yeux.

Alors que l’on quitte la Canebière pour amorcer la montée vers la Plaine, les CRS qui, jusque-là, se tenaient à distance, accélèrent le train, se rapprochant dangereusement. Les meufs qui tiennent la banderole de fin lancent alors un puissant «Grooooupe !», en formant un triangle avec leurs mains au-dessus de la tête. Le message se diffuse, et soudain tout.es entonnent, à la Dalida : «Laissez-nous marcheeeeeeer, laissez-nous ! Laissez-nous chanter marcher en liberté, toute l’année !» Puis la Marche tourne les talons, laissant sur la Canebière le troupeau des bleus.

Quelques semaines avant la Marche, un atelier d’autodéfense collective pour se préparer à une éventuelle répression policière, des tentatives d’intrusion ou des embrouilles avec des mecs avait été organisé, en groupe élargi, pour se mettre en situation et s’accorder ensemble sur des stratégies, des codes d’alerte… et ainsi produire une certaine confiance, un sentiment de responsabilité collective. Alors que le texte d’appel circule dans Marseille, le caractère non mixte de la marche de nuit fait débat, dans l’entourage des organisatrices, chez les personnes rencontrées au hasard des collages d’affiches dans les rues, chez les ami.es des ami.es… L’affiche échauffe : on s’explique, certain.es se laissent entraîner, d’autres campent sur leur refus de venir.

Jeanne, marseillaise, explique sa difficulté à convaincre ses copines alors qu’elle n’a elle-même jamais participé à un événement interdit aux hommes. «On te renvoie souvent l’argument que tu ne peux pas faire un monde égalitaire si tu rejettes les hommes, alors que ça n’a rien à voir ! À la Marche, j’étais tellement décontractée que ça m’a fait réaliser à quel point je suis tendue le reste du temps, quand je ne suis pas en non-mixité. Ça m’a choqué de découvrir ça à 34 ans, alors que j’avais l’impression d’avoir bien conscience de la domination patriarcale à tous les niveaux. Au-delà de toutes les raisons théoriques et militantes, c’est vraiment de vivre la non-mixité qui compte. C’est une force que tu ne peux ressentir à aucun autre endroit de ta vie quotidienne.»

Sur ce sujet, Léa, 27 ans, marseillaise, n’a jusqu’alors participé qu’aux manifestations classiques du 8 Mars11 avec sa mère. Elle décide de se rendre à la Marche par curiosité, poussée par Jeanne. «J’étais très sceptique au début sur la non-mixité. Je pensais repartir très vite car il faisait froid, et finalement je suis restée jusqu’à minuit ! Pendant la Marche, j’ai eu un vrai déclic. S’il y avait eu des hommes, je ne l’aurais pas du tout vécu de la même manière. C’était beaucoup plus revendicatif que les manifs du 8 Mars. J’ai ouvert les yeux sur plein de petites inégalités banales vécues par les femmes : les regards que je laisse passer sans rien dire, les blagues pas drôles des copains… Ce qui m’a plu, c’est de nous sentir fortes, car en tant que femme, tu n’en as pas souvent l’occasion. J’ai eu un peu d’adrénaline avec les quelques filles en noir qui taguaient partout. Une peur mêlée à de l’excitation, j’aime bien ce sentiment-là. Les chants aussi m’ont beaucoup marquée12. J’ai grandi avec l’image que les filles sont un peu des pestes les unes envers les autres… Alors, ça m’a fait du bien cette bienveillance, cette solidarité très fortes.» Elle sera l’une de celles qui lanceront l’organisation d’une ­deuxième marche de nuit non mixte quelques mois plus tard, le 25 novembre 2015, en plein début d’état d’urgence !

Sabra a fait partie des organisatrices de la première Marche. «Les gars ne remarquent même pas qu’ils se réunissent très souvent en non-mixité ou quasiment (dans les bars, dans les conseils d’administration…). On est en 2016, des filles posent un espace de non-mixité dans les Nuit Debout à Paris, et ça les agace ! Moi je trouve ça bien si ça agace, ça veut dire que ça pointe quelque chose qui pique.» Au-delà de la non-mixité, c’est le caractère offensif et public de ces marches de nuit, la prise d’assaut sans les hommes d’un de leurs domaines privilégiés – la rue – qui énervent. En somme, dès que des personnes dominées s’insurgent, n’acceptent pas de subir en silence, formulent les choses telles qu’elles sont vécues, qui plus est dans l’espace qui n’est pas le leur, elles sont vues comme agressives par les dominants13. La non-mixité en petit comité, pour échanger des vécus difficiles, partager des pratiques et des stratégies, réfléchir ensemble, est plus facilement comprise – même si la plupart du temps, elle ne l’est quand même pas. Et pourtant, les ouvriers ne s’organisent pas avec les patrons pour mettre à terre l’exploitation capitaliste…

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3e round – Rue Curiol-la Plaine :«Pas en notre nom !»

Sabaa mars fi Marsilia
Menfiya
Rani mraa wet-trig liya
Menfiya
Haba menzgui min guelbi
Menfiya
Ana mraa wet-trig liya

[Traduction : Le 7 mars à Marseille / Ô l’exilée / Je suis femme et la rue est à moi / Ô l’exilée / Je veux crier de tout mon cœur / Ô l’exilée / Je suis une femme et la rue est à moi]

Sabra s’égosille, euphorique. En boucle, de plus en plus fort, la clameur Menfiya14 percute soudain l’immensité sombre de la Plaine. Libérée de l’étreinte de l’étroite rue Curiol, où nos chants rebondissaient d’une porte à l’autre, frappant ici un soupirail, là une lucarne, toquant de carreau en carreau, cognant les portes, la Marche n’en perd pourtant pas sa flamme. Avant de lâcher le mégaphone, Sabra s’exclame : «De l’air, de l’air, ouvrons les frontières ! Solidarité avec les sans-papières !» Les slogans s’enchaînent, largués de part et d’autre : «Lois racistes, lois islamophobes, pas en notre nom !», «nos mères ont mal au dos, elles prennent le bus trop tôt !», «j’ai pas changé de rivage pour vous faire le ménage, dans des conditions d’esclavage, solidarité avec les femmes de ménage !».

Les organisatrices ont mis un point d’honneur à se distancier de toute instrumentalisation raciste du féminisme et de nos corps. Le texte d’appel termine ainsi : «Parce que nous refusons que les pouvoirs politiques utilisent “les violences faites aux femmes” à des fins sécuritaires, racistes et de contrôle social.» Sabra raconte que «le parcours était très réfléchi. On est passé.es par la Plaine, où beaucoup de gens sortent le soir, et pas dans des quartiers comme Belsunce, Noailles ou les Allées15, où tu as des contrôles de police toute l’année.» D’autant qu’il n’y avait pas de personnes de ces quartiers impliquées dans l’organisation de la Marche. «On ne s’est rien interdit, sauf de stigmatiser les gens qui le sont déjà partout.» Dans les stages d’autodéfense pour femmes animés par l’association marseillaise La Trousse à Outils – créée en 2010 à Nantes, puis en 2013 à Marseille [voir plus bas]-, un certain temps est accordé à déconstruire l’idée que les agressions sexuelles seraient majoritairement le fait d’inconnus (de préférence racisés, ou psychopathes s’ils sont blancs), à 4 heures du matin dans la ruelle tortueuse et pleine d’angles morts d’un quartier pauvre, alors qu’on rentre bourrée de soirée. Un mythe qui a la dent dure et qui ne correspond pas à la réalité statistique. En effet, les violeurs et les agresseurs ne sont souvent pas ceux que la légende urbaine – façonnée par les médias de masse – propage. En 2010 en France, «47 % des viols sont commis par des membres de la famille ou des amis de celle-ci, et (…) dans 83 % des cas, la victime connaissait le violeur», écrit Christine Delphy16. Les préjugés peuvent s’avérer très nuisibles : les femmes sont moins sur leurs gardes et leurs limites plus transgressées quand elles se trouvent en famille ou entre ami.es.

«Alors que les enquêtes de victimation montrent que le viol existe également dans toutes les classes sociales, les classes supérieures ne représentent que 10 % des violeurs passant aux Assises, poursuit Delphy. C’est en effet dans ces classes que la pression sur les victimes est la plus forte, que la solidarité de classe joue le plus. Cette solidarité exige l’omerta. L’omerta, c’est aussi le changement de vocabulaire pour décrire des faits semblables : le harcèlement se fait «séduction» et l’agresseur présumé devient une victime ne pouvant pas résister aux femmes. En revanche, le viol est réputé exister dans les classes inférieures, n’exister que là, exister surtout dans la sous-classe inférieure de la classe inférieure ; le viol existe chez les Arabes et les Noirs, le viol existe dans le 9-3, aux Minguettes et dans les quartiers nord de Marseille.»17 «Séducteur», «dragueur un peu lourd», entend-on à propos de ces Strauss-Khan, Baupin, Polanski et autres violeurs et harceleurs des classes puissantes, à propos de ces «habillée comme ça, faut pas s’étonner de se faire violer» ou ces «je te donne ce document si tu baises avec moi», entendus à l’Assemblée nationale18. C’est d’ailleurs cette même assemblée de faiseurs de loi (composée à 73 % d’hommes) qui a rejeté en juin 2016 un amendement visant à rendre inéligibles les députés condamnés pour violences sexuelles, conjugales notamment…19 «On admet qu’il existe des viols “français”, et même dans les classes supérieures, mais ce sont des cas pathologiques.»20 Pathologisation et racisation ont pour effets de dépolitiser la question, de rendre exceptionnel ce qui ne l’est pas : la culture hégémonique du viol.

L’objectif de la Marche était également de porter un message contre l’emballement sécuritaire, qui sème des caméras de surveillance à chaque angle de rue et envoie rôder des uniformes dans les quartiers populaires ou de vie nocturne, pour soi-disant dissuader les agresseurs. BrucA, qui a aussi participé à l’orga, explique ainsi : «On n’a pas demandé d’autorisation à la préfecture pour faire la Marche parce qu’on ne voulait pas être encadrées par les flics. On a choisi exprès un parcours sans caméras, pour dire : “Cette sécurité que vous nous vendez ne nous intéresse pas.” Les caméras, ça ne nous aide pas dans la vie : la guerre qui est faite aux femmes, aux gouines, aux trans est structurelle. Au contraire même, ça nous enferme encore plus dans une mentalité sécuritaire, flippée.»

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4e round – Cours Julien : «On lui a réglé son compte à la vraie»

À quelques mètres du cours Julien, une embrouille éclate entre la Marche et des clients d’un bar, qui ont lancé des insultes sexistes. Des boules de peinture fusent, le mur est tâché, le patron est furax. La tension monte. Les marcheuses se resserrent face à l’entrée du bar. Nos cris affirmés résonnent : «La rue nous plaît, on veut marcher en paix !» «Ils faisaient vraiment les coqs et on a réussi à les faire rentrer dans leur bar. Ça m’a fait plaisir qu’on investisse aussi cet espace-là d’agressivité, qui d’habitude n’est pas celui des femmes, mais à notre façon, par la puissance de notre présence : si on avait été des gars, ça aurait fini en baston générale», remarque Jeanne. Une vague submerge ensuite le cours Julien, reprend haleine un instant, puis bloque l’avancée de la police au niveau de la rue d’Aubagne, avant de dévisser dans la pente de la rue Estelle où elle s’étire et emplit la rue de la crête à ses bas-fonds. Dans les marches de nuit, à Marseille et ailleurs, on entend souvent «police nationale, police patriarcale !», scandé avec rage. Reflet, entre autres, des expériences humiliantes vécues dans les commissariats lors de dépôts de plainte pour agressions sexuelles, viols ou violences conjugales. Crânes rasés et pâles, épaules baraquées, blousons bombés : quelques mètres avant la Plaine, deux policiers en civil – des hommes, les seuls de toute la rue, ont-ils cru faire illusion ? – ont tenté d’entrer dans la Marche au milieu de la rue Curiol. Pour nous «protéger»… La rumeur est remontée et redescendue dans la côte, pour avertir de l’intrusion. Campées fermement autour des deux civils, les 500 voix de la Marche ont fulminé : «Les lois, les flics ne nous protégeront pas, organisons-nous ! Non mixte, non mixte !», et ils ont déguerpi fissa.

Jujitsu, bâtons et bicyclettes

Riposte postillonnée, riposte pugilistique, riposte a posteriori, riposte de pestiférée, riposte stéréotypée, riposte railleuse – les femmes ripostent à la violence des hommes, seules ou en bande et depuis toujours, invisibles à la grande Histoire et à la culture. Voici trois aventures d’autodéfense collective de femmes.

Dans les années 1910, les Suffragettes, militantes féministes pour le droit de vote au Royaume-Uni depuis le début du XXe siècle, se mettent au jujitsu, un art martial japonais, pour se défendre contre la sévère répression policière et masculine qu’elles endurent lors de leurs manifestations et meetings, et qui a notamment provoqué la mort de deux militantes en 1910. En 1913, elles créent le Bodyguard, un groupe d’autodéfense d’une quarantaine de femmes chargé de protéger les militantes. Elles s’entraînent aux techniques du jujitsu dans le dojo d’une féministe, Edith Garrud, première formatrice en arts martiaux en Europe. Les «Suffrajitsu», comme on les surnomme, dissimulent aussi sous leurs robes des briques ou des matraques, entre autres moyens de défense.

En 2006 en Inde, Sampat Pal Devi crée le Gang des saris roses. Ces femmes, issues des castes les plus défavorisées, interviennent en bande, vêtues de saris roses et armées de bâtons, pour se battre contre les hommes violents et violeurs, et contre les policiers qui refusent d’enregistrer les plaintes pour viol ou baignent dans la corruption. Ensemble, elles gagnent par ailleurs des combats contre les discriminations et les humiliations que leur font subir les membres des castes supérieures ou contre le détournement des ressources naturelles au détriment des paysan.nes pauvres.

Les Ovarian Psycos, créées en 2010, sont un gang de féministes latinas qui rôde à bicyclette dans les nuits de Los Angeles, à l’affût des agressions sexistes et des meurtres de femmes. À la croisée des Riot Grrrl et des zapatistes, elles masquent leurs visages de bandanas où sont imprimés des trompes de Fallope et entendent se réapproprier l’espace public ainsi que la circulation à vélo, très majoritairement masculine. Elles se battent aussi contre la gentrification des quartiers populaires latinos.

En cas d’agression sexuelle, porter plainte est souvent une épreuve difficile, un lourd interrogatoire durant lequel les victimes doivent prouver leur bonne foi. Bintou a porté plainte un mois après le viol qu’elle a subi : «C’était important pour ma santé mentale et pour marquer formellement ce qu’il s’était passé. Pourtant, je n’ai aucune confiance en la police et la justice françaises, qui incarnent un certain nombre de dominations. Il y a des personnes qui s’y retrouvent mais selon moi, il n’y a rien à en attendre. Je me suis d’abord rendue au commissariat de Noailles, on m’a dit de repasser le lendemain parce qu’il n’y avait personne pour me recevoir. J’y suis retournée le lendemain, j’ai dû répéter tout doucement à l’accueil pourquoi j’étais là, je n’avais pas du tout envie que tous les gens autour entendent. On m’a fait monter voir un commissaire gradé qui, après avoir écouté tout mon récit, m’a dit que c’était pas là qu’il fallait aller. Alors je suis allée au commissariat de l’Évêché. Une femme de la brigade de protection des mœurs, des mineurs et des familles m’a reçue. Ça n’a pas du tout été trash comme cela aurait pu l’être, comme cela m’avait été décrit par SOS Viols et par des amies. J’ai eu de la chance. Elle m’a vraiment écoutée et posé des questions quand elle ne comprenait pas ou avait besoin de précision, mais n’est pas allée chercher les moindres détails hardcore. Voilà, sauf que ça fait deux ans et que je n’ai eu strictement aucune nouvelle. J’appelle de temps en temps, quand je suis en période de crise existentielle, pour demander si l’enquête a avancé. Bien sûr que non… Alors si tu comptes que sur ça, tu pètes un plomb. Moi, socialement, je suis assez entourée, mais comment elles font, celles qui sont isolées ? C’est pas si rare les meufs qui n’ont pas de famille, de potes.»

Quant à Sabra, elle raconte comment, à 14 ans, elle a cessé de croire que la police était là pour lui venir en aide. «C’était l’hiver, je rentrais des courses, il était 18 heures mais il faisait déjà nuit. Un mec m’a suivie pendant 700, 800 mètres. J’ai tourné à gauche, à droite, pour le perdre dans un quartier pavillonnaire. Puis j’ai vu une cabine téléphonique et je m’y suis réfugiée. J’ai appelé le 17, j’avais pas de carte téléphonique et de toute façon j’allais pas appeler ma mère sinon elle ne m’aurait plus jamais laissée sortir faire les courses. Donc j’appelle la police, normal. Je leur donne la description du gars, c’était un exhibitionniste connu dans la ville. Un stéréotype : moustache, imper’, béret, pantalon de velours, comme quand ta daronne veut te faire peur ! Et là ils me disent : “Vous êtes encore dehors à cet âge-là ? Tant qu’il ne vous a rien fait, on ne peut rien faire pour vous.” “Mais il est là en face de moi !” “Vous sortez et vous criez.” Tu sors et tu cries : c’est ça la solution de la police ? Ma mère elle me crie dessus toute la journée, il n’y a jamais personne qui vient ! Quand des meufs crient, personne ne vient, c’est connu. Alors je suis sortie de la cabine téléphonique avec ma boîte de concentré de tomate à la main et je lui ai hurlé : “Vas-y approche, je te la jette !” Mon agressivité, ça lui a fait peur, il s’est barré.»

Choquée par la réponse des policiers, elle explique s’être construite avec ça. «Tant que je n’étais pas agressée, ils ne pouvaient “rien faire”, même si j’étais mineure, en larmes et en danger. Alors, khalass21, à 14 ans, j’ai arrêté de penser que la police était là pour moi. Pour débarquer à 6 heures du matin dans notre cité, réveiller tout le monde pour faire des interpellations, en sachant très bien que les gars une fois sur deux ils ne sont pas là, ça, pas de problème ! La police, elle vient en cas de meurtre, mais en amont, non : la prévention, en France, ça n’existe pas.»

Pour s’outiller : brochures féministes et stages d’autodéfense

Relativement peu d’essais, de livres, de romans abordent et théorisent les questions du viol, du gynécide, des petites agressions sexistes du quotidien, ou ouvrent leurs pages aux témoignages. Un manque comblé par les brochures et fanzines féministes, qui sont de vrais outils pour se sentir moins seule, se rendre compte du caractère systématique des oppressions qu’on vit et trouver des moyens d’action. Ces brochures sont généralement disponibles sur Internet, la plupart du temps sur le site infokiosques.net. En voici quelques-unes :

Non c’est non, le manuel d’autodéfense d’Irène Zeilinger, est disponible gratuitement en brochure.

Société pro-viol et notion de consentement, par Caillou.

Soutenir un.e survivant.e d’agression sexuelle, par les collectifs états-uniens UBUNTU et MARC.

Jour après jour… Violences entre proches : apporter du soutien et changer les choses collectivement

Y en a ras-le-viol : des femmes parlent du viol

Apprendre le consentement en trois semaines ! Méthode et exercices pratiques

Les associations suivantes proposent des stages d’autodéfense pour femmes selon la méthode Riposte (sachant qu’il existe d’autres méthodes, parfois pratiquées en groupes informels) :

• La Trousse à Outils 13, à Marseille : latrousseaoutils13@gmail.com.

• Brin d’acier, à Dijon : contact_femdochi@yahoo.fr.

• Association de santé solidaire et prévention des agressions (ASSPA), à Grenoble : riposte@pimienta.org.

• Autodéfense et Autonomie, à Lyon : autodefense.autonomie@laposte.net.

• La Trousse à Outils, à Nantes : inscription-riposte@tao.herbesfolles.org.

• Faire face, à Toulouse : faireface.association@gmail.com.

Association d’autodéfense et de ressources pour le choix et l’autonomie des femmes et des lesbiennes (ARCA-F), en région parisienne : arca-f@riseup.net.

Marion, animatrice de stages d’autodéfense pour femmes et adolescentes à La Trousse à Outils à Marseille, explique que, en France, pratiquement rien n’est mis en place pour prévenir les agressions sexistes. Les institutions (police, justice, santé) agissent a posteriori, quand l’agression a eu lieu, «ce qui enferme les femmes dans un rôle de victimes. On considère que ce n’est pas la peine qu’elles apprennent à se défendre, qu’elles n’y arriveront pas de toute façon.» Au Canada, en Belgique ou en Suisse par exemple, dès l’adolescence, les femmes sont mieux outillées pour se défendre, car les stages d’autodéfense sont beaucoup plus développés qu’en France, où ce sont quelques petites associations qui les mettent en place. «Or, même s’il existe très peu d’études sur l’impact de ce type de stages, il est avéré que les chances de survie augmentent en cas de riposte, quelle qu’elle soit.»

Après avoir réussi à faire fuir l’homme qui la menaçait, Sabra n’a pas pu en parler avec sa mère ou des gens du quartier : «J’avais pas envie qu’ils le défoncent et qu’on les envoie en taule. Deux ans après les faits, j’étais au parc avec trois copines, il passe et c’est là qu’on a réalisé qu’on avait toutes été agressées par lui. Jusque-là, on avait eu honte de s’en parler, pourtant, avec l’une d’entre elles, nous passions nos journées ensemble, et on n’était pas des petites gueules ! À l’une, il avait montré sa zézette, à l’autre, il avait touché les cheveux en mode dégueulasse. Tout ce temps, il avait continué à nous faire peur. Je pense que si on avait tapé l’enquête, on en aurait trouvé d’autres autour de nous des filles qu’il avait harcelées… Peu de temps après l’avoir vu au parc, on lui a réglé son compte à la vraie, à quatre gadji22 de 16 ans : on lui est tombées dessus et on l’a défoncé, on l’a laissé en sang. Sans armes ni outils. Avec nos pieds et nos poings. Je ne suis pas une meuf violente, j’ai pas la carrure non plus, mais là, c’était de bon cœur. Sur le coup, on n’en a parlé à dégun23. Après ça, va porter plainte mon gars, avec plaisir, on balancera tout ! On ne l’a plus revu en ville pendant des années. Franchement, j’ai eu honte pendant un moment mais avec le temps je me suis dit qu’on avait bien fait. Moi, je ne supporte pas de rester dans une position de victime. Depuis, j’ai toujours parlé de ce qu’il m’arrive. Sur d’autres agressions, j’ai pu aller retrouver le gars, d’autres fois pas, mais en tout cas, j’ai essayé. C’est ma stratégie pour aller mieux et rester moi-même : aller me confronter, être actrice de ma vie. Sans me remettre en danger bêtement hein, je suis pas une héroïne de film.»

Suite au viol d’une femme ceinture noire de karaté dans les années 1970 au Canada, quelques personnes décident de mettre au point une méthode d’autodéfense spécifiquement pour les femmes, le Wendo, qui se pratique en petits groupes autogérés et non mixtes. Inspirée à la fois du Wendo et d’une méthode de prévention des agressions états-unienne à destination des enfants créée dans les années 1970, la méthode Action, appelée Riposte en France, naît en 1982 au Québec. Les techniques du Wendo sont reprises pour être rendues accessibles à toutes les femmes, quelles que soient leur condition physique ou leur âge. L’approche est féministe et intersectionnelle, c’est-à-dire que la grande diversité d’expériences des femmes, ainsi que les diverses formes de discrimination et d’oppression auxquelles elles peuvent être confrontées sont prises en compte. Les objectifs sont simples : se réapproprier son corps, prendre conscience de ses ressources et de ses forces et ainsi augmenter sa confiance en soi, diminuer ses peurs et se sentir plus libre. Les stages de La Trousse à Outils suivent cette méthode. Toutes sortes de femmes, quelle que soit leur situation, y participent. Le stage, qui dure deux jours, coûte quelques dizaines d’euros et est mené par une animatrice spécifiquement formée. Il a lieu en général au Planning familial 1324, mais les animatrices se déplacent aussi dans des structures scolaires, sociales, associatives un peu partout en France, au gré des demandes.

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Pas besoin de cran d’arrêt, de gazeuse ou de ceinture noire de kung-fu pour se défendre et avoir un certain choix d’actions, même face à plusieurs agresseurs ou à une personne armée – ces deux situations étant loin d’être les plus fréquentes. Le premier pas : se donner le droit de se défendre car «une agression est une agression, point à la ligne. Elle ne fait pas moins mal parce que la victime est susceptible, parce que l’agresseur a des problèmes, parce que les voisins pourraient avoir une moins bonne image de votre couple s’ils le savaient ou parce que c’est Noël. Une agression est une agression parce qu’elle fait mal, émotionnellement ou physiquement, et c’est une raison suffisante pour la stopper», écrit Irène Zeilinger, une des pionnières de l’autodéfense féministe en Europe, dans son manuel Non c’est non25. Et pour cela, «il faut d’abord détruire les mythes d’impuissance et de faiblesse (…) qui voudraient nous condamner à être victimes, qui nous rendent victimes sans même que l’agresseur ait besoin de lever le petit doigt». Racontant l’histoire d’un homme seul et sans arme qui tua huit élèves infirmières dans leur maison (une seule ayant survécu, en se cachant sous un lit – la seule à avoir eu une stratégie de riposte), Zeilinger note que s’il s’était agi de neuf hommes, ou s’il y avait eu au moins un homme chez les agressé.es, le bilan n’aurait pas été aussi morbide. Cette différence n’est pas une question de force physique (à neuf contre un, quelle que soit la carrure de l’agresseur, ça ne fait pas de doute) mais «quelque chose qui se passe dans la tête. C’est une conséquence de l’éducation et de la socialisation différenciées des femmes et des hommes, c’est une conséquence du genre.» Au fil de son livre, Zeilinger décline les différents types d’autodéfense (mentale, émotionnelle, verbale et physique) et les stratégies possibles correspondantes. «S’enfuir, crier, se défendre verbalement et physiquement sont des stratégies efficaces contre le viol. (…) Ce sont, on l’a vu, les femmes capables de mobiliser de la colère face à une agression sexuelle qui s’en sortent le mieux.»26

À La Trousse à Outils, de vraies histoires de réussites de femmes sont égrenées tout au long du stage, afin de donner confiance mais aussi de se reconstruire après une agression. Réussites qui sont rarement vues comme telles par la société en général et les femmes elles-mêmes, mais comme des «coups de chance». Or un cri, un regard, un mot, un mouvement, un coup permettent de modifier le scénario. Chaque histoire d’agression en est parsemée, quel qu’en soit l’aboutissement. L’idée c’est aussi de faire changer la culpabilité de camp : l’agresseur est bien l’unique coupable. Que ce soit pour des ripostes verbales ou physiques, l’enseignement premier du stage dispensé par les Marseillaises de La Trousse à Outils est de viser l’efficacité. Enchaîner des prises spectaculaires à la Jackie Chan est une perte de temps contre-productive, l’idée étant de se mettre en sécurité le plus rapidement possible et de sauver sa peau. La devise ? «Forces contre faiblesses», sans se débattre (comme on voit malheureusement toujours les femmes le faire dans les films), mais en ripostant, réellement. La plus grande des armoires à glace compte toute une série de points faibles le long de son corps – abordées dans le stage comme des «cibles» – contre lesquels utiliser nos forces – nommées «armes corporelles». L’avantage de celles-ci ? On les a toujours à disposition, elles sont simples à apprendre et réutiliser, et ne risquent pas de se retourner contre soi, à l’inverse d’un couteau ou d’une gazeuse.

Cibles et armes sont passées en revue moult fois et essayées dans des mises en situation – qui permettent à chacune de réfléchir à ce qu’elles pourraient faire pour se défendre – afin de créer des automatismes qui peuvent ensuite s’enclencher en cas d’agression. Les techniques sont simples et au fil des deux jours du stage, les complexes s’estompent, on se lâche, les coups s’affinent et deviennent plus percutants. L’accent est aussi mis sur l’autodéfense verbale, qui est une riposte très importante, avant même d’avoir à se défendre physiquement (ou dans le même temps). Ainsi, même si elle a fait de la boxe et du sambo, Sabra explique : «Je suis une meuf de la zone alors ma grosse bouche est mon premier outil d’autodéfense ! Elle va plus m’aider que mes 47 kilos !» Nombre de femmes ont trop souvent peur d’être impolies et cherchent des excuses à l’autre. «Cette politesse a bien sûr une fonction : réduire les conflits, les antagonismes, les désaccords, écrit Zeilinger. Les femmes anticipent le refus, elles se soumettent, minimisent, doutent d’elles-mêmes et ne dévoilent pas leurs sentiments d’aversion vis-à-vis de l’autre. (…) Dites clairement et directement ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas (…) car personne ne sait mieux que vous où se trouvent vos limites.»27

5e round – Vieux-Port : «C’était foufou !»

Je ne crains pas les machistes
Ni les mecs relous sexistes
C’est pas la peine de faire ton flan
Je suis comme ça volontairement
Et si tu poses la main sur moi
J’te pète la main et puis les bras
C’est la fin du patriarcat
J’vais répéter si tu piges pas

La descente en roue libre de la rue Estelle, toutes brides lâchées sans l’ombre d’un flic ni d’un badaud, s’est achevée sur un Vieux-Port en transe. «Non, c’est non, la prochaine fois, ça sera un coup de cutter dans ta bite connard !» Des vulgaires, violentes, impudiques et mauvais genre qui dansent, qui chantent et qui rugissent à une cadence infernale.

«Quand le film Baise-moi a été retiré de l’affiche, écrit Virginie Despentes au sujet du long-métrage qu’elle a réalisé en 2000, beaucoup de femmes – les hommes n’ont pas osé se prononcer sur ce point – ont tenu à affirmer publiquement : “Quelle horreur, il faudrait surtout pas croire que la violence est une solution contre le viol.” Ah bon ? On n’entend jamais parler dans les faits divers de filles, seules ou en bandes, qui arrachent des bites avec les dents pendant les agressions, qui retrouvent leurs agresseurs pour leur faire la peau, ou leur mettre une trempe. (…) Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions “masculines”, et comprendre ce que “non” veut dire. (…) Les petites filles sont dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes sont rappelées à l’ordre chaque fois qu’elles dérogent à la règle. (…) Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, poursuit-elle à propos du jour où trois hommes l’ont violée avec une de ses amies, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et surtout je suis folle de rage de ce qu’en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s’échapper en courant, je me sente encore aujourd’hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau.»28

«Oui j’ai refait du stop. (…) Rien ne pouvait être pire que rester dans ma chambre, loin de la vie, alors qu’il se passait tant de choses dehors.»29 Être une bonne victime, celle qui est détruite, qui ne sort plus, qui se tait, tombe malade et se sent coupable de ce qui lui est arrivé, voilà ce que la société patriarcale attend d’une femme après un viol. On lui renvoie que si elle n’a pas su se défendre, et surtout si elle sort tard le soir en mini-jupe, fait du stop… c’est qu’«elle le cherche».

Si les femmes chantent fort
C’est qu’elles ont à dire :
Foutez-la paix à nos corps et à nos plaisirs
La porte je sais l’ouvrir seule
Tout aussi bien que ma gueule
Aussi grand que ma gueule !

La première marche de nuit non mixte de Marseille fut un intense moment de force collective, même si la nécessité de travailler sur l’inclusion d’une plus large diversité de participant.es sera un questionnement pour de futures marches. Plus d’un an après, Jeanne s’exclame : «Cette marche, c’était la joie, c’était foufou ! 500 nanas avec le sourire, les slogans en langue des signes des Sourdes repris par des dizaines de personnes30 La moindre meuf qui allait acheter une bière, tout le monde l’attendait, c’était trop drôle. Ça a été la manif la mieux organisée de toutes celles auxquelles j’ai participé depuis que je suis petite, au niveau sécurité, solidarité. Tu ne te sentais jamais seule, ce qui arrive très souvent en manif quand les flics arrivent, même si tu es préparée.»

«Cette attention collective de ne laisser personne isolée, de réagir si l’une d’entre nous se fait emmerder, c’est vraiment ce qui fait la différence avec une manif mixte, ajoute BrucA. J’étais à 1 000 à l’heure. Je ne marchais pas, je volais.»

«La marche m’a donné une énergie de ouf qui m’a portée pendant plusieurs mois, se souvient Bintou. Le fait de gueuler ensemble, d’être dans l’euphorie avec des personnes avec qui tu ne fais que des trucs sérieux d’habitude. Je n’avais jamais été dans les rues de Marseille dans cet état-là, avec des meufs, des gouines, des trans, des féministes et des pas trop féministes… Et aussi des gens qu’on ne connaissait pas, qui sont venu.es de loin.»

Sabra aussi a vécu la Marche «dans l’euphorie du début à la fin. On était complètement en autogestion : on a choisi le parcours, on a assuré notre sécurité, on a fait tourner les condés en bourrique. Ça a permis des rencontres et une convergence de meufs qui en veulent et qui ne lâcheront rien. C’est pas négligeable dans une ville où on est toutes noyées ! Il y avait beaucoup de Marseillaises, bon, des meufs de quartier, il n’y en avait que cinq ou six en réalité. Mais on voyait des femmes dans la rue, aux fenêtres, dans les voitures qui, même si elles n’étaient pas dans la Marche, avaient l’air trop contentes. Pour le collage d’affiches, on ne s’en est pas tenues au centre-ville : on est parties des extérieurs de Marseille, de la Valentine à la Rose, Frais-Vallon, Félix-Pyat, jusqu’au centre-ville. Il y a vraiment eu une volonté de n’oublier aucun quartier même si c’est juste une affiche. Il y a même deux petites mamies qui sont descendues de la Busserine31 ! Elles ne sont pas restées longtemps, en mode “on a deux heures, on fait une fugue”. Quand la Marche est arrivée au niveau des Réformés, elles sont remontées au quartier, parce que le temps de prendre le bus, les deux heures avaient vite filé… Quelque temps après, je suis repassée les voir et on en a parlé longtemps de leur petit tronçon de la Marche. Elles étaient heureuses, et tristes aussi que ça ne parte pas de la cité, que des choses comme ça n’y soient pas organisées. En tout cas, ça a marqué les esprits. On a mis une sacrée pression aux gars je pense : 500 gadji qui défilent de nuit dans ta ville, tu t’en rappelles.»

1. Un homme cis est une personne considérée comme un garçon à la naissance, et qui se reconnaît dans l’identité de genre masculine.

2. Une personne trans ne se reconnaît pas dans l’identité de genre (garçon/fille) qui lui a été imposée à la naissance.

3. Dans cet article, certains prénoms ont été changés à la demande des intéressées.

4. Collectif féministe parisien qui a organisé plusieurs marches de nuit non mixtes et tient des permanences mensuelles contre les violences sexistes. Plus largement, des marches de nuit non mixtes sont régulièrement organisées dans plusieurs villes de France (Lyon, Toulouse, Grenoble…).

5. Voir le site stop-violences-femmes.gouv.fr.

6. À noter que le viol est un crime passible d’un jugement en cour d’assises depuis 1980 seulement, et que le viol conjugal n’est reconnu dans la jurisprudence que depuis 1992.

7. Le genre est «la signification qu’une société donne, à un certain moment historique, dans une certaine culture, aux différences biologiques entre femmes et hommes ; cette signification se concrétise par un rôle social, un accès au pouvoir, un ensemble d’attentes, de comportements, d’attitudes, etc., qui sont spécifiques à chaque genre. Il s’agit d’une construction sociohistorique que le féminisme s’efforce de déconstruire pour rendre le changement possible.» Irène Zeilinger, Non c’est non. Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, Zones/La Découverte, 2008.

8. Gail Pheterson, Femmes en flagrant délit d’indépendance, Tahin Party, 2010, p. 32.

9. Les jeux, les jouets, la littérature enfantine, les manières de jouer… ont une influence considérable sur l’apprentissage des rôles genrés qui fondent la base de la société. À ce sujet, lire Du côté des petites filles, d’Elena Gianini Belotti, essai de référence publié dans les années 1970.

10. Pour une analyse des impitoyables logiques sexistes de l’industrie du complexe «mode-beauté», lire Mona Chollet, Beauté fatale : les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Zones/La Découverte, 2012.

11. Journée mondiale des femmes.

12. Les chansons ont été créées lors d’ateliers chorale hebdomadaires dans les mois précédant la Marche. Ces ateliers se sont pérennisés et sont devenus Les Kagol’phoniques, une chorale en mixité choisie qui chante dans les manifestations ou des événements de soutien à d’autres collectifs.

13. Énervement qui se produit aussi pour d’autres non-mixités politiques, en particulier celles entre personnes racisées et descendantes de colonisé.es.

14. Inspirée d’El menfi, un chant important du patrimoine ouvrier de l’immigration algérienne en France.

15. Tous les quartiers mentionnés ici sont situés dans le centre-ville (1er arrondissement). La Plaine est un quartier de bars et de restaurants, les autres sont plutôt commerçants, maghrébins et africains.

16. Dans Un troussage de domestique, Syllepse, 2011. Chiffres tirés d’une étude des sociologues Véronique Le Goaziou et Laurent Mucchielli : «Les viols jugés en cours d’assises : typologie et variations géographiques», Questions pénales, CNRS-Ministère de la Justice, 2010.

17. Christine Delphy (ouvrage collectif), Un troussage de domestique, Syllepse, 2011, p. 15.

18. Op. cit., p. 101.

19. Seul.es quinze député.es ont voté (!), neuf contre et six pour.

20. Op. cit., Christine Delphy, p. 16.

21. «Ça suffit», en arabe.

22. En romani, gadji fait référence à une femme non tsigane. Utilisé en argot pour dire «fille».

23. «À personne», en marseillais.

24. Lire p. 166.

25. Non c’est non. Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, Zones/La Découverte, 2008, p. 101.

26. Op. cit., p. 29.

27. Op. cit., p. 170.

28. Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset, 2006, p. 45-48.

29. Id., p. 44.

30. Lire p. 118.

31. Cité des quartiers nord de Marseille.

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