Occuper les ronds-points : une tradition de lutte en Guyane

Récits du mouvement Pou Lagwiyann dékolé, avec des membres de l’Union des travailleurs guyanais
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Depuis le 17 novembre 2018, le blocage de centaines de ronds-points sur tout l’hexagone est devenu la stratégie privilégiée de la révolte des gilets jaunes. Sur le sol guyanais, cela fait bien longtemps que les ronds-points sont des lieux de résistance, où l’on se retrouve pour débattre, partager des vivres et construire des cabanes. Retour sur le mouvement du printemps 2017, où même sur les fleuves s’organisaient des barrages!

Propos recueillis par : Celia Izoard et Anna Lochard
Texte : Clémence Léobal
Photo : Chroniques du Maroni

Une «bouffée d’oxygène», voilà ce que représentent les mouvements sociaux en Outre-mer pour l’historienne Lydie Ho-Fong-Choy Choucoutou, expression de l’énervement de celles et ceux qui se sentent «citoyen·nes de seconde zone» face à la métropole. De quoi «ébranler les sociétés prétendument postcoloniales tourmentées par leur ambivalence existentielle»1. Ces mobilisations allient patron·nes et ouvrier·ères dans une même confrontation à la métropole. En Guyane, en octobre 1992, pendant le mouvement social unitaire, les syndicats et le Medef bloquent ensemble le pays pendant une semaine pour revendiquer une politique de grands travaux, des logements sociaux et des recrutements dans l’enseignement. En 2008, un blocage de ronds-points lancé par les syndicats de routiers contre l’augmentation du prix de l’essence paralyse le pays pendant plusieurs semaines – avant de s’étendre aux Antilles. En 2013, un mouvement de cinq semaines de blocage et de grèves sur le campus de la fac aboutit à la création d’une université de Guyane indépendante de celle des Antilles.

S’inscrivant dans cette tradition des ronds-points bloqués, stratégie redoutablement efficace dans un pays qui compte peu de routes, la mobilisation d’avril-mai 2017 est inédite – des barrages s’organisent même sur les fleuves ! Avec le blocage du lancement des fusées de Kourou, ce mouvement aura réalisé une remarquable prise de «ju-jitsu spatial» : retourner la force de l’État central contre lui-même. Soumis à la pression des prestigieux clients pressés de lancer leurs satellites, le gouvernement ne peut courir le risque de réprimer violemment un mouvement populaire qui, en virant à la révolte indépendantiste, pourrait compromettre l’existence du Centre spatial guyanais (CSG). Autre fait inédit : la base du mouvement dépasse largement la seule sphère créole habituellement mobilisée. Amérindien·nes, Bushinengué·es, mais aussi Haïtien·nes, Dominicain·es, Brésilien·nes, Hmongs se joignent aux cortèges. Un présentateur de Radio Péyi Guyane déclare même qu’une «nation est née» le 28 mars, jour de la plus grande manifestation à Cayenne. Plus d’une vingtaine de collectifs se sont constitués dans ce moment de rupture, à commencer par la Jeunesse autochtone de Guyane [voir p. 32]. Comment en est-on arrivé là ?

Dès 2016, plusieurs revendications émergent à l’occasion de conflits sociaux. Dans l’Ouest, un collectif se crée pour protester contre les coupures d’électricité, les Iguanes de l’Ouest, nommé en référence aux excuses animalières récurrentes par lesquelles la direction d’EDF justifie les coupures. Les routiers, en juin, bloquent des chantiers de grandes entreprises françaises du bâtiment qui favorisent les plus gros transporteurs. Les agriculteurs·rices mènent un conflit pour réclamer le versement de leurs subventions. Bref, tous les «socioprofessionnels», comme ils sont appelés en Guyane, fourbissent leurs armes2. De leur côté, les patron·es guyanais·es et la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) sont plongé·es, dans une renégociation financière avec l’État : le 22 novembre 2016, Rodolphe Alexandre, président de la CTG, refuse de signer le Pacte d’avenir pour la Guyane et ses 600 millions d’euros promis par François Hollande, estimant le geste très insuffisant.

En janvier 2017, du côté de Kourou, le collectif des Toukans regroupe des salarié·es et usagers·ères du centre médico-chirurgical de la ville, considéré comme le meilleur de Guyane et en partie financé par le centre spatial. Les Toukans et une bonne partie des habitant·es de Kourou protestent contre la vente annoncée de l’hôpital au groupe Rainbow Santé, alors que sa gestion par la Croix-Rouge est déjà contestée.

Le thème de l’insécurité est également brandi dans les rues. En 2016, 42 homicides ont eu lieu en Guyane (contre 32 à Marseille la même année, pour trois fois plus d’habitant·es)3. En octobre 2016, les 500 Frères contre la délinquance, souvent fonctionnaires ou petits entrepreneurs créoles, se regroupent à travers le réseau des salles de sport de Cayenne. Un énième meurtre met le feu aux poudres : le 11 février, à Cayenne, dans le quartier populaire d’Eau-Lisette, un jeune de 30 ans est abattu pour avoir refusé de donner sa chaîne en or. Dans les jours qui suivent, les 500 Frères font leurs premières apparitions publiques cagoulés pour dénoncer une insécurité qu’ils attribuent aux immigré·es [voir encadré “La face sombre du mouvement”].

Un mois plus tard, Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer, débarque sur le tarmac pour présider une conférence internationale sur les milieux marins des Caraïbes. Le Medef et les routiers montent des barrages sur son itinéraire et les 500 Frères envahissent la conférence. La ministre débloque immédiatement 150 millions d’euros pour la CTG et donne des gages aux élu·es du territoire. Trop tard. Les élites guyanaises, en organisant ces perturbations pour servir leur bras de fer avec l’État, ont joué aux allumettes dans une poudrière. Elles seront rapidement débordées.

Dans la nuit du vendredi 17 au samedi 18 mars, les routiers bloquent le port avec les dockers. Ils viennent d’apprendre l’arrivée de six camions-toupies venus spécialement de France pour construire le pas de tir d’Ariane 6, alors que ce chantier devait bénéficier aux entreprises locales. Le lundi 20, le collectif des Toukans et l’UTG-Éclairage d’EDF bloquent le rond-point qui mène au centre spatial pour exiger des recrutements et un meilleur réseau. Par une heureuse coïncidence, ce même lundi, les salarié·es d’Endel Engie se mettent en grève dans toute la France, notamment en Guyane. L’entreprise assurant l’acheminement de la fusée Ariane dans le centre spatial, le lancement prévu pour le lendemain est compromis4. De leur côté, les agriculteurs·rices bloquent l’entrée de l’Agence de services et de paiement de Cayenne. Le plus important mouvement social de l’histoire de la Guyane vient de commencer.

À Cayenne, dans les locaux de l’Union des travailleurs guyanais (UTG, organisation syndicale de salarié·es proche de la CGT hexagonale), Z a recueilli quelques souvenirs des moments forts de cet historique printemps 2017 avec Jean-Marc Chemin, directeur de la formation des agents de sécurité de la base spatiale et secrétaire général de l’UTG, Adrien Guilleau, sage-femme à l’hôpital de Cayenne, secrétaire chargé du juridique à l’UTG et militant du MDES5, et Bruno Niederkorn, porte-parole du Steg-UTG (Syndicat des travailleurs de l’éducation de Guyane, affilié à l’UTG), professeur de lettres en lycée à Cayenne.

Jean-Marc Chemin (JMC) : Le lundi 20 mars, à 5 heures du matin, on a rendez-vous pour bloquer la Carapa, c’est-à-dire le rond-point du centre spatial, avec les camionneurs, l’UTG-Éclairage, le personnel en lutte de l’hôpital de Kourou, les électriciens d’Endel… Le lendemain, les Toukans et les 500 Frères rejoignent l’occupation du rond-point. On marche tous ensemble vers l’entrée grillagée du CSG sur environ 1 kilomètre. Les gendarmes ripostent avec des lacrymos. Les journalistes présent·es à nos côtés crient : «On nous tire dessus !» en direct sur Radio Péyi et Guyane la 1ère. C’est un électrochoc dans tout le pays. Vous, en France, vous avez l’habitude, mais en Guyane, c’est très grave. Immédiatement, des gens quittent leur travail pour monter à Kourou. Le report du lancement d’Ariane 5 est une première victoire.

Bruno Niederkorn (BN) : Dès le mardi après-midi, il y a des assemblées générales partout. Mercredi 22 mars, je monte à Mana pour faire un débrayage dans un collège où nous tentons de faire virer le principal. Jeudi matin, au moment où on repart vers Cayenne, les barrages s’installent. Partout ! Une demi-heure plus tard, Mana est complètement bloquée. Dans toute la Guyane, ça a été un embrasement général. Les premiers barrages, ce sont les camionneurs, puis l’info circule et tout le monde s’y met. T’as envie de mettre ton barrage ? Tu mets ton barrage ! C’est une vieille tradition. Arrivés à Kourou, on apprend que les camarades de notre syndicat viennent de participer à la grande réunion constitutive d’un collectif qui, à cette occasion, décide de s’appeler Pou Lagwiyann dékolé [«Pour que la Guyane décolle», ndlr] et bloquera l’activité de la base pendant un mois.

JMC : Le directeur d’Ariane Espace a manœuvré pour programmer malgré tout un lancement pendant le mouvement. En pleine réunion à la mairie de Kourou, au milieu des élus, il négocie discrètement avec les syndicalistes de la CDTG [Centrale démocratique des travailleurs de Guyane], l’équivalent de votre CFDT. Le lendemain, il avait trouvé des chauffeurs, tout était prêt pour lancer la fusée. Jean-Yves Le Gall, président du Cnes, nous a appelés : «Le lancement est programmé.» On lui a répondu : «Si vous lancez la fusée avec ce climat-là, ça va être le feu !»

Habiter les ronds-points

Adrien Guilleau (AG) : Dès les premiers jours, on a compris qu’il n’y aurait pas d’intervention des forces de l’ordre sur les barrages. Au moindre faux pas, la France risque de perdre sa colonie. Outre l’importance critique de conserver le port spatial de l’Europe, la Guyane est le point d’entrée de la France et de l’Europe en Amérique du Sud. C’est un intérêt géostratégique pas négligeable. Donc le gouvernement ne peut pas prendre le risque d’intervenir violemment sur les ronds-points où il y a des personnes âgées, des enfants…

JMC : Sur les ronds-points, tout le monde se parlait, des liens se créaient… Les gens venaient faire à manger sur place, organisaient des maïouris [système d’entraide traditionnel pour les gros travaux, comme le défrichage]. Tout le monde faisait des dons. Les pêcheurs amenaient du poisson, la Sofrigu, un grossiste qui ne vendait rien à cause des blocages, apportait des caisses de poulets, des maraîchers hmongs bloqués eux aussi ramenaient des caisses de légumes… Même après la signature de l’Accord de Guyane, les gens ont eu du mal à reprendre le cours normal de la vie.

Des revendications sécuritaires rapidement satisfaites

BN : Le 1er avril, face à Thomas Fekl, ministre de l’Intérieur, et à Ericka Bareigts, ministre des Outre-mer, débarqués en Guyane, le rapport de force est gigantesque. Nous étions des milliers à attendre la déclaration de celle-ci devant le balcon de la préfecture, sous la pluie. La ministre finit par présenter ses excuses au peuple guyanais, au nom de l’État. [Ses excuses portent sur le fait d’avoir tardé à se déplacer, mais elle a choisi une formule ouverte et un ton solennel]. C’est invraisemblable, tu n’y crois pas : d’abord la ministre dit «peuple» guyanais et, ensuite, «excuses» ! C’est une représentante de la République qui dit ça ! Dans ta vie, tu ne vis pas beaucoup de moments comme ça.

AG : Dans la nuit, l’État donne des garanties à la CTG et aux patrons et propose plus de 1 milliard d’euros et des mesures sécuritaires. Les Iguanes signent avec le cabinet de la ministre et, dans la foulée, les 500 Frères débarquent dans les salles où les gens discutent de leurs revendications sur la santé, sur l’éducation, etc., pour dire : «Il faut arrêter de négocier.» Ils avaient obtenu satisfaction et tout le reste était censé s’arrêter aussi. Le rapport de force n’est pas forcément en notre faveur. Finalement, après trois heures de discussion en AG [assemblée générale], on finit par repousser l’idée, défendue par le patronat et les «sécuritaires», de lever les barrages.

Les marchandises prises en otage

Durant le blocage, le port de Cayenne, où transitent normalement 90 à 95 % des importations et exportations, est à l’arrêt ; les navires sont déroutés et 1 200 containers à destination de la Guyane s’entassent dans divers ports des pays voisins ou des Antilles (350 autres attendent sur le terminal). Le fret aérien est interrompu (les vols passagers n’étant que perturbés, surtout les transatlantiques). Rapidement, l’essence est rationnée, on assiste à un début de pénurie de produits frais et de gaz. La préfecture réquisitionne les dockers à deux reprises pour des containers de matériel médical et de médicaments, et une troisième fois pour de l’alimentation pour bétail. Quoi que les habitant·es pensent du mouvement, le ravitaillement devient pour eux un souci quotidien. Radio Péyi, proche du mouvement, relaie des infos sur les stocks disponibles, l’ouverture ou non des marchés, les ventes exceptionnelles de poissons ou de fruits et légumes par des producteurs (sans intermédiaires ou revendeurs).

Source : Clément, «Révolte en Guyane, la possibilité d’une île», Spasme, 30 août 2017
(spasme.noblogs.org).

Nuit d’occupation sur la base spatiale

AG : Le matin du 4 avril, sur fond de mobilisation d’une dizaine de milliers de personnes sur le rond-point de la Carapa, on demande une entrevue au CSG [le collectif vient de refuser le plan proposé par la ministre et réclame 2 milliards supplémentaires]. Nous franchissons donc le portail avec le président de l’Assemblée de Guyane, Rodolphe Alexandre, le député et maire de Matoury, Gabriel Serville, le sénateur Antoine Karam, les maires de Kourou et de Saint-Laurent-du-Maroni, le président du Medef, tout ce beau monde. Il y avait aussi des représentants de l’Organisation des nations autochtones de Guyane (Onag), des Toukans, de Tròp Violans, des 500 Frères, du Grage [Groupement régional des agriculteurs de Guyane, affilié à la Confédération paysanne,]. C’était un truc totalement improbable.

Au moment de ressortir, vu que le directeur a refusé de s’engager sur quoi que ce soit, le chef de file de Tròp Violans a une idée : «Allez, on reste là !» Les élus et les patrons étaient coincés : impossible de sortir sous peine d’avoir l’air de lâcher le mouvement et d’être totalement décrédibilisés. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés à occuper la base spatiale avec le patron du Medef et les élus les plus corrompus de Guyane6 !

Nous sommes encadrés par des soldats qui ont 50 grenades sur eux, du délire, et on nous parque dans la salle Janus, sans eau ni nourriture – on aura un plateau-repas au milieu de la nuit. Tout ça est suivi en direct par tous les médias de Guyane et, dehors, la foule augmente. Ce soir-là, le débat télévisé entre les candidats à la présidentielle n’intéresse pas grand monde ! On lèvera l’occupation le lendemain : on commençait à trouver le temps long avec tout ce beau monde. Certains voulaient rester. Pour sortir tous ensemble, on a dû prendre une décision au consensus – comme vous imaginez, tout le monde n’était pas habitué à ces pratiques !

JMC : L’occupation du CSG n’a duré que vingt-quatre heures, du 4 au 5 avril. Mais elle a été cruciale, car elle a permis de faire prendre conscience à la France de l’importance du mouvement. On était en pleine campagne présidentielle, personne ne parlait de la Guyane. Cette action a braqué les projecteurs sur le mouvement social. «La base spatiale est occupée !» On avait touché le nerf de la guerre. Le journal L’Usine nouvelle a calculé que l’indisponibilité de la base avait coûté 500 000 euros par jour.

La face trouble du mouvement

La vision d’une «Guyane de toutes les couleurs», titre d’une chanson entonnée à l’envi par les manifestant·es, ne doit pas faire oublier certaines positions ouvertement xénophobes. Les 500 Frères, les Iguanes, les Toukans ou Tròp Violans associent de manière explicite l’insécurité à la présence d’immigré·es en Guyane (même s’ils tiennent parfois des propos plus inclusifs lors des grandes manifestations). Ils exigent que les prisonniers·ères purgent leur peine dans leur pays d’origine, que les «squats» d’étrangers·ères soient détruits ou encore que l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni devienne international pour que les bébés de parents étrangers ne puissent obtenir la nationalité française. Les 500 Frères assurent le service d’ordre pendant le mouvement, quadrillent les marchés connus pour les vols à l’arrachée et apportent des fleurs aux deux seuls policiers blessés pendant les événements. Autre fait d’armes : ils viennent lever de force le barrage de la piste Tarzan, à Cayenne, organisé par les habitant·es du bidonville pour demander leur régularisation foncière. À l’élection présidentielle, les voix pour le Front national n’auront jamais été aussi nombreuses : 7 % des inscrit·es, soit 6 519 voix (quand il y en avait un peu moins de 4 000 au premier tour de 2012).

Tenir bon jusqu’à la signature

AG : Le 5 avril, en sortant de l’occupation, le président du Medef condamne officiellement les blocages. À partir de ce moment-là, le patronat, les Iguanes et une partie des 500 Frères essaieront chaque jour de saboter la mobilisation. Tout en maintenant les blocages de ronds-points, on passe les trois semaines qui suivent à gérer ça au lieu de continuer à construire le mouvement. Le patronat a aussi organisé deux marches pour protester contre les barrages. C’était une caricature. À la première, il y avait 80 personnes – 78 Blancs ! – et guère plus de monde à la seconde qui réunissait surtout des militaires et des patrons de PME de Kourou.

Mi-avril, on rédige un protocole d’accord adressé au président de la République. Tout le collectif Pou Lagwiyann dékolé a travaillé dessus, mais il faut reconnaître qu’il y a eu en particulier un gros boulot de camarades avocats affiliés au MDES [Mouvement pour la décolonisation et l’émancipation sociale].

Mais, lors d’une AG, l’avocat de la CTG essaie de nous décourager : «Ça ne sert à rien, cette proposition : il n’y a plus de Conseil des ministres, le gouvernement ne peut pas signer. Rien ne peut se passer à quinze jours d’une présidentielle, il faut suspendre le mouvement et reprendre après l’élection.» Finalement, le président de la République répond à notre protocole en l’amendant : les négociations reprennent ! Le 21 avril, le document sera signé.

BN : À la veille du premier tour de la présidentielle7, il n’y avait toujours aucune affiche de campagne sur les panneaux prévus à cet effet. Ça ne pouvait pas continuer comme ça. Sinon, vous imaginez ? Ça aurait voulu dire que, dans la République, il y aurait eu un territoire où le premier tour de l’élection n’aurait pas été organisé8.

Prise de guerre : la nationalisation de l’hôpital de Kourou

JMC: Le fameux 4 avril, le jour de la grande manifestation qui a fini par l’occupation du CSG, on avait rendez-vous avec le directeur de la base. Les gendarmes ouvrent la barrière, la manifestation entre sur la route de l’Espace. Une délégation est invitée dans le bâtiment. Le directeur arrive, me reconnaît. «Monsieur Chemin, que puis-je faire pour vous ?  Pour moi, rien, mais pour le pays vous pouvez faire des choses! C’est à l’État de mettre en place un certain nombre de nos revendications, en revanche, pour l’hôpital, c’est vous qui pouvez agir. C’est simple, on ne veut pas que l’hôpital devienne une clinique, et vous avez l’autorité d’empêcher ça. Appelez qui vous voulez, mais trouvez-nous la solution…»

Quelques jours plus tard, le président du Cnes, Le Gall, nous prend en vidéoconférence depuis la France. Avec les camarades, à l’hôtel des Roches de Kourou, on expose nos revendications. Le personnel ne voulait pas de la vente à Rainbow Santé. Il ne voulait plus travailler avec la Croix-Rouge, qui récupérait 1 million d’euros par an sur le budget de l’hôpital de Kourou pour des frais de siège en métropole, alors que le pays manque d’argent. Pour nous, il fallait que la Croix-Rouge dégage et que l’hôpital devienne un établissement public, tout simplement.

Le Gall nous écoute puis négocie avec Marisol Touraine [alors ministre de la Santé], qui ne veut pas entendre parler de cette nationalisation. Il va voir le président de la République et le Premier ministre. Dans l’après-midi, le directeur du CSG m’appelle et me dit : «C’est bon, on a pu avoir la signature ! Le document va être envoyé à la préfecture.»

Mais, dans la nuit du 20 au 21 avril, la dernière nuit de négociation avant la signature de l’Accord de Guyane, toujours pas de document. Il est 5 heures du matin. Je fais une intervention en AG pour dire : «Attention ! Vous signez l’accord, mais, pour le moment, nous, on reste sur le barrage du CSG. On ne le lèvera pas avant d’avoir obtenu l’engagement écrit du gouvernement sur l’hôpital de Kourou.» Et on l’a obtenu, trente minutes avant l’heure prévue pour la signature.

AG: On était partis, avant le mouvement, d’une lutte contre un programme de réduction des effectifs et de fermeture de services. On a abouti à une nationalisation, avec une conservation de l’ensemble du personnel et un développement des services. Les agents ont été intégrés à la Fonction publique hospitalière, avec un contrat de droit public ; et ils ont conservé tous les acquis sociaux qu’ils avaient accumulés au fil de leurs luttes à l’hôpital. Mais on a dû négocier âprement avec l’ARS [agence régionale de santé], le ministère et les juristes spécialisés dans la gestion hospitalière qui se cassaient la tête : une nationalisation d’hôpital, ce n’est pas prévu dans les textes. La loi le permettait, mais comme ça n’avait jamais été fait, il n’existait aucune circulaire d’application. On a bossé avec un cabinet d’avocats parisiens, payé par le comité d’entreprise, pour que le texte arrive tout préparé devant le directeur de l’ARS. Il ne fallait pas attendre d’eux qu’ils fassent ce travail. C’était important qu’ils n’aient plus qu’à signer.»

JMC: S’il y a un acquis social de tout le mouvement, c’est bien celui-ci. C’est une très belle victoire.

L’Accord de Guyane

Le 21 avril 2017, le gouvernement signe «l’Accord de Guyane – Protocole Pou Lagwiyann dékolé», rédigé par les diverses composantes du mouvement. Il garantit tout d’abord une immunité aux personnes mobilisé·es, qui ne subiront «aucune procédure disciplinaire, civile, pénale ou administrative». Il prévoit 2,1 milliards d’euros en plus du plan d’urgence de 1 milliard d’euros et la rétrocession de 250 000 hectares de foncier à la collectivité et aux communes, et 400 000 hectares aux peuples amérindiens et bushinengués [voir p. 106]. Il comporte 30 autres mesures, telles que : 60 millions d’euros pour l’hôpital de Cayenne et 25 millions pour l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni ; 400 millions pour la construction d’écoles, de collèges et de lycées ; le doublement du nombre d’intervenant·es en langue maternelle dans les écoles, pour aider les très nombreux élèves non francophones ; le tout assorti d’une liste tristement impressionnante de mesures visant à renforcer la présence policière sur le territoire, lesquelles risquent fort de servir à réprimer le prochain mouvement social.

 

1. Lydie Ho-Fong-Choy Choucoutou, «Ceci n’est pas une révolution», sur Politiques-publiques.fr, le 6 mai 2017.

2. Petit·es patron·nes de PME, agriculteurs·rices, transporteurs routiers, patron·nes d’auto-école, artisan·es, etc.

3. Guyane la 1ère, «L’esprit du 28 mars 3/3», publié le 12 mai 2017.

4. Clément, «Révolte en Guyane, la possibilité d’une île», Spasme, spasme.noblogs.org, 30/08/17.

5. Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale. Il s’agit du parti indépendantiste guyanais.

6. Léon Bertrand, notamment, a été condamné à trois ans ferme et à l’inéligibilité pour «corruption passive» et «favoritisme» dans l’affaire des marchés de la communauté de communes de l’Ouest guyanais, décision confirmée par la Cour de cassation en juillet 2016. Mais le mandat de dépôt décidé en mars 2017 par la cour d’appel de Basse-Terre n’a pas été appliqué par le procureur général de Guyane, pour vice de forme, ce qui a permis à l’édile de se pourvoir à nouveau en cassation et de vaquer à ses occupations.

7. L’élection se déroule le dimanche 23 avril en France hexagonale, mais en Guyane, elle a lieu la veille.

8. Elle a finalement été marquée par une très forte abstention (65 %, contre 49 % au premier tour en 2012), à la suite d’un appel au boycott par certains membres des collectifs mobilisés.

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Z12, Guyane. Trésors et conquêtes

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