La prise de Saint-Fons

Par les industriels de la chimie
Texte : Celia Izoard
1er dessin: Antoine Marchalot et Renaud Thomas 2e dessin Renaud Thomas

«Est-il logique qu’une population agricole soit sacrifiée au profit de quelques industriels réalisant de gros bénéfices, qui ont apporté le fléau destructeur de nos récoltes en venant implanter leurs usines dans nos campagnes ?» (Conseil municipal de Vénissieux, 22 avril 1887)

Située en banlieue sud de Lyon, entre Vénissieux et le Rhône, la commune de Saint-Fons semble avoir toujours vécu par et pour ses usines chimiques auxquelles, malgré un taux de chômage record et des rejets toxiques permanents, la municipalité voue un véritable culte. Pourtant, jusqu’à la fin du XIXe, quand Saint-Fons n’était qu’un hameau rattaché au bourg agricole Vénissieux, les paysans locaux faisaient tout pour empêcher le développement de la chimie, accusée de polluer et d’exploiter les travailleurs. Au point que vers 1870, les patrons d’usines lancèrent un mouvement séparatiste pour obtenir l’indépendance de Saint-Fons…

Berceau de l’empire Rhône-Poulenc, la commune de Saint-Fons fait ces temps-ci l’objet d’une célébration nostalgique de la part des pouvoirs locaux. Par un jour d’hiver 2013 à la brume sale, alors qu’on annonce un énième pic de pollution aux particules fines sur l’agglomération1, les bibliothèques lyonnaises accueillent une exposition célébrant «Trois siècles de Révolution industrielle en Rhône-Alpes». L’occasion de rappeler les bienfaits que la chimie a fait et continue de faire ­pleuvoir sur la ville, le pays et le monde. Sans l’arôme naturel de vanille, les colorants et additifs développés à Saint-Fons depuis le XIXe siècle, l’agro-alimentaire et la grande distribution auraient-ils jamais vu le jour ? L’agriculture intensive qui nous comble tant aujourd’hui n’est-elle pas redevable aux superphosphates et autres engrais produits dès la fin XIXe dans l’usine Saint-Gobain ? Et le PVC des fenêtres et des emballages alimentaires ? Et le silicone (dont on tapisse les bouteilles en plastique pour que l’eau reste pétillante, le saviez-vous ?) ? Et ces plastiques résistants au froid dont sont faites les chaussures de ski, qui permettent aux Lyonnais d’aller s’éclater sur les pistes ?

Pourtant, l’histoire de Saint-Fons nous enseigne que les populations locales sont loin d’avoir accueilli la construction de l’empire de la chimie avec ce genre d’enthousiasme de commande. Dès l’origine, elles en ont subi et dénoncé les rejets toxiques2. Au point que les premières usines installées au bord du Rhône, d’abord chassées du centre de Lyon du fait de leurs nuisances, n’ont cessé, pendant un quart de siècle, d’être freinées dans leur développement par la municipalité de Vénissieux, dont Saint-Fons n’était alors qu’un hameau. Les Vénissians ont longtemps jugé l’agriculture incompatible avec la proximité de ces usines et, farouchement républicains, ils voulaient soustraire leur main-d’œuvre à l’ascendant des patrons, monarchistes et catholiques. Pour avoir les mains libres, les industriels usèrent de tous leurs appuis pour obtenir la transformation du hameau en commune indépendante. Ce qu’ils finirent par obtenir : en 1888 naissait la commune de Saint-Fons, l’un des premiers avatars de ce qu’on pourrait appeler l’industriocratie – la soumission des affaires publiques aux intérêts de l’industrie.

Vénissieux au vitriol

En 1822, Claude-Marie Perret, inventeur d’un procédé pour fabriquer de l’acide sulfurique par grillage de pyrite de fer – minerai riche en soufre et rebut bon marché des mines de cuivre – ouvre à Perrache, quartier sud de Lyon, une fabrique d’acide sulfurique, d’acide chlorhydrique et de sulfate de soude. L’achat des mines de Saint-Bel et de Chessy garantit aux Perret un approvisionnement constant en pyrite. L’acide sulfurique, ou vitriol, est alors une des pièces maîtresses de la Révolution industrielle qui débute en France : si on l’utilise depuis longtemps en verrerie, en papeterie, en vannerie, sa production en masse par les Perret permet d’alimenter l’industrie textile – notamment pour l’apprêt, la teinture, la coloration des tissus – mais aussi pour la production d’engrais chimiques, de détergents, de peintures.

Mais les pollutions de l’usine de Perrache suscitent l’hostilité des soyeux et notables. Les rejets de dioxyde de soufre liés à la production du vitriol acidifient les cours d’eau et créent un smog irrespirable ; les vapeurs d’acide chlorhydrique endommagent la végétation et provoquent des problèmes respiratoires. En 1852, la municipalité de Lyon relègue officiellement les usines chimiques à l’extérieur des frontières de la ville «en raison des inconvénients pour la santé et la sécurité publique». La «Grande usine», comme on surnomme l’établissement Perret, s’installe donc à Vénissieux, dans le hameau de Saint-Fons, sur d’anciennes terres communales en bordure du Rhône. Ce bourg vit alors de ses vignes et vergers – sur les plateaux des Clochettes et des Minguettes – et de vastes plaines maraîchères fertilisées par les latrines de Lyon.

Rapidement, d’autres établissements rejoignent l’usine Perret pour bénéficier d’un approvisionnement en acide sulfurique et chlorhydrique. Habitués, en fait d’industrie, aux tuileries, moulins et fours à chaux, les habitants de Vénissieux voient s’établir les établissements Jourdan (colle) ; Guinon et Picard (colorants) ; Durand-Huguenin (colorants) dont l’usine sera acquise par la CIBA, Société pour l’industrie chimique à Bâle. L’usine Coignet, qui fabrique des gélatines (traitement d’os d’animaux par acide chlorhydrique), des colles et des allumettes, et qui a déjà dû déménager deux fois en raison des odeurs et des risques d’incendie, rejoint en 1868 la cité industrielle naissante. En 1872, l’absorption de l’entreprise Perret par le groupe Saint-Gobain, créé par Colbert au XVIIIe, renforce encore l’importance de la Grande usine. Enfin, en 1883, l’industriel Prosper Monnet transfère une partie de sa production de teintures à Saint-Fons, avant de s’associer avec d’autres pour créer en 1895 la puissante Société chimique des usines du Rhône, ancêtre du fleuron de la chimie française, Rhône-Poulenc (qui deviendra Rhodia, puis Solvay en 2011).

Les archives des conseils municipaux révèlent que les élus de Vénissieux étaient de plus en plus remontés contre les «émanations mortelles» qui s’échappaient de ces établissements. En 1852, la mairie s’oppose à l’installation de l’usine d’acide de l’industriel Gruat ; en 1859, elle refuse le raccord de l’usine Perret aux chemins de fer de crainte qu’elle ne se développe davantage ; en 1863, les élus interdisent l’installation dans une ancienne ferme d’une usine de teinture aniline – colorant dérivé du benzène – et de sulfate de baryte. En 1876, le conseil municipal «s’oppose énergiquement» à la création d’une usine de sulfate de fer à Saint-Fons «tant en raison de l’insalubrité qui en résulterait qu’aux dommages qu’elle pourrait causer aux récoltes de la localité». Il déplore que les mairies n’exercent qu’un pouvoir consultatif sur l’installation de ces usines, en théorie soumises à autorisation du préfet, mais en réalité souvent mises en fonctionnement avant toute enquête préfectorale.

Les industriels de Saint-Fons – notamment Lucien Picard, Joseph Randu, Henri Boutmy, Brante, Colin et les héritiers de Claude-Marie Perret – sont en outre régulièrement contrariés dans leur souhait d’ouvrir des écoles catholiques, la mairie de Vénissieux, républicaine, défendant farouchement l’école laïque. Malgré la considération croissante dont ils jouissent dans les hautes sphères de la politique, ces chefs d’usines échouent régulièrement aux élections municipales de Vénissieux. Pour cause ! La majorité des habitants du bourg, artisans ou paysans qui subissent les rejets toxiques des usines, leur sont hostiles, et les seuls électeurs sur qui les industriels peuvent faire pression pour gagner des voix sont les ouvriers de leurs propres usines. Or la main-d’œuvre vénissiane refusant les conditions de travail misérables de ces établissements, ils emploient beaucoup d’ouvriers immigrés, notamment des Italiens, qui n’ont pas le droit de vote.

Le mouvement séparatiste

En 1872, la préfecture du Rhône reçoit – première d’une longue série – une lettre-pétition signée d’habitants de Saint-Fons demandant sa séparation d’avec la commune de Vénissieux. Ceux-ci font valoir l’éloignement de la mairie, des écoles, l’absence d’un bureau de poste et de télégraphe. Les élus de Vénissieux refusent catégoriquement cette amputation : cela reviendrait à perdre encore davantage de terres agricoles au profit des usines et surtout, à donner carte blanche à l’industrie chimique sur toute une portion de territoire. Comme l’écrivent deux cultivateurs de Vénissieux dans une autre pétition, celle-ci contre le projet séparatiste : «Il y a intérêt pour les deux sections (bourg et Moulin-à-vent) qui sont essentiellement agricoles, à avoir et à conserver la surveillance des usines qui donnent peut-être la richesse à leurs actionnaires ou leurs propriétaires, mais sûrement causent des dégâts aux récoltes de nos fermiers…» Enfin, et surtout, les agriculteurs vénissians, notamment les notables du conseil municipal, n’acceptent pas que les chefs d’usines, en obtenant la direction politique et administrative de cette section du territoire, augmentent encore leur pouvoir sur les ouvriers : «Il y a intérêt général, écrivent-ils, à ne pas laisser la démocratique population de Saint-Fons subir le joug de trois ou quatre personnages réactionnaires, meneurs de tout un mouvement séparatiste.»

Aussi, comme le relate Maurice Corbel, historien de Vénissieux, «quand l’idée de la séparation vient sur la place publique, Jean Comte, le maire en exercice, s’en prend directement à l’économie industrielle. Lors du conseil municipal du 6 juin 1873, il dresse un véritable réquisitoire contre l’industrie. Il regrette que les terrains de Saint-Fons n’aient pas été consacrés à la culture maraîchère pour l’approvisionnement de Lyon. […] Mais Jean Comte reste réaliste, l’industrie campe bel et bien sur les terres vénissianes sans qu’il ne soit plus possible de l’en déloger, et, contrairement aux usiniers séparatistes, il propose la complémentarité entre Saint-Fons et le Bourg. “Après ces journées de dangereux labeurs, plutôt que de parquer les ouvriers à côté de ces usines insalubres, il vaudrait mieux que cette population vienne se mêler à la population agricole et se régénérer […] par de salubres travaux de jardin.”»

En 1884, après une nouvelle défaite électorale, les industriels renouvellent leur tentative. Un rapport d’enquête à la rhétorique soignée est rédigé à l’attention de la préfecture : «Une vaste plaine de trois kilomètres sépare ces deux pays, que la nature semble avoir instinctivement isolés pour des destinées diverses et parfaitement divergentes…» En mars 1885, riposte du maire de Vénissieux, Napoléon Sublet, qui réfute un à un les arguments séparatistes. D’abord, la distance du hameau au bourg n’est que de 2,3 kilomètres. Ensuite, le maire de Vénissieux ironise, attribuant l’augmentation fulgurante de la population sainfoniarde à une série de décisions politiques arbitraires : «La population de Saint-Fons est de 2 283 habitants ; à Saint-Fons, on prétend qu’elle est de 3 000 ; monsieur le rapporteur du conseil d’arrondissement la fixe à 3 500. Peut-on douter après cela que la population de Saint-Fons augmente rapidement ?»

Enfin, tandis que le rapport des séparatistes annonce que «les habitants de Saint-Fons ont signé d’enthousiasme la pétition», Napoléon Sublet conteste le caractère prétendument populaire de l’initiative : «La population de Saint-Fons, qui est essentiellement ouvrière, dépend, au point de vue du travail et de ses intérêts matériels, de six ou sept puissants chefs d’usine. Pour la presque totalité, elle n’existe et ne vit que par ses usines. […] Aussi, croyons-nous qu’il ne faut pas chercher ailleurs l’explication de ce mouvement séparatiste qu’on a fait naître, et qui a fini par recueillir plus de 1500 signatures. Ces patrons qui ont déjà une influence si grande et qui ambitionnent la toute-puissance politique et administrative sont précisément les promoteurs de la séparation.»

Les «unionistes» dénoncent ainsi les pressions exercées : «Aux heures de sortie des usines, des émissaires à la porte recueillaient les signatures ; tous les ouvriers et employés ont ainsi subi une véritable contrainte, au moins morale ; de plus les porteurs des pétitions sont passés dans chaque maison, et là le chef de famille signait non seulement pour lui et sa femme, mais pour chacun de ses enfants.» Maurice Corbel relate en outre que «les ouvriers italiens sont utilisés comme moyens de chantage dans l’affaire de la séparation». En cette période de crise économique (1870-1890) où la production fluctue, et où de violentes émeutes opposent régulièrement des ouvriers français aux travailleurs italiens, les industriels gagnent le soutien de la population française de Saint-Fons en promettant de congédier cette main-d’œuvre immigrée si la séparation a lieu.

Dernière bataille : le tracé

Les industriels séparatistes, réunis dans une «commission syndicale» représentant les habitants du hameau, ont un puissant allié chez le préfet du Rhône, qui les appuie notamment en sollicitant un nouveau recensement pour des motifs «plus spécieux que sérieux» – comme le dénonce le maire de Vénissieux dans une lettre au ministère de l’Intérieur. Ce nouveau comptage permet à la commission syndicale de faire valoir l’augmentation de la population, même si elle se révèle moins fulgurante qu’annoncé. Si bien que, malgré les pétitions signées par les propriétaires terriens et cultivateurs de Vénissieux, les protestations des élus qui exhortent le conseil général à ne pas laisser se créer «aux portes de Lyon deux bourgs ­pourris inféodés aux idées cléricales et monarchiques3», et bien que le maire de Villeurbanne, nommé en 1884 par le préfet pour enquêter sur le projet de séparation, ait jugé qu’elle «n’avait pas lieu d’être et serait un danger pour les idées républicaines», l’influence politique des nouveaux industriels finit par l’emporter. Le conseil d’arrondissement et le conseil général valident la création de la commune de Saint-Fons en 1885.

Le 18 janvier 1886, le conseil municipal conteste le tracé proposé par le conseil général du Rhône, qui ampute Vénissieux de 50 hectares de terres agricoles et dont les contours épousent complaisamment les limites de la propriété de l’industriel Lucien Picard, l’imposant «château Picard» installé sur les pentes des Minguettes. «Nous ne pouvons admettre qu’on amoindrisse les ressources budgétaires de la commune», écrivent les élus, «uniquement pour la satisfaction de certaines exigences de quelques particuliers et qu’on sacrifie les intérêts généraux de toute une population agricole et ouvrière qui veut rester maîtresse chez elle et ne pas avoir à subir les caprices sûrement onéreux de quelques remuants personnages.» Un des principaux objets du litige est le mas des Minguettes «qui est en quelque sorte la fortune de Vénissieux, parce que planté en vignes et appartenant à des propriétaires de Vénissieux et non de Saint-Fons», plaide une commission de la chambre des députés, intercédant en faveur de Vénissieux auprès de la préfecture du Rhône. La loi permettant la séparation de Saint-Fons est cependant présentée à la Chambre des députés le 21 octobre 1886.

Lors du conseil municipal d’avril 1887, contraints et forcés, les élus se résolvent à la séparation : «Attendu qu’il n’est plus possible d’administrer une commune dans laquelle messieurs les industriels ont semé l’antagonisme le plus complet entre la population agricole et les habitants de Saint-Fons ; que les conseillers municipaux de cette section, sous la pression de ces messieurs, n’assistent presque plus aux séances du conseil municipal…» Le conseil vote donc l’indépendance de la section de Saint-Fons à condition qu’elle corresponde au tracé tel qu’il l’a rectifié, et avec une franche amertume : «Considérant ainsi que messieurs les industriels de la future commune de Saint-Fons qui veulent morceler un territoire qui ne leur appartient pas, devraient cependant se convaincre que c’est assez d’avoir dilapidé la fortune de nos agriculteurs par les vapeurs acidulées qui sortent de leurs grandes cheminées, ont causé dans nos campagnes depuis leurs installations des dommages qui se chiffrent à plusieurs milliers.» Et le maire de Vénissieux d’ajouter que «ces usines de produits chimiques de première classe sont dangereuses et insalubres et seraient bien mieux placées dans nos colonies pénitentiaires» [sic].

Le 21 mars 1888, la loi érigeant Saint-Fons en commune autonome est adoptée au Sénat. Son rapporteur, le sénateur Munier, déclare en préambule : «Monsieur le président, il y a là à l’ordre du jour un projet de loi d’intérêt local qui ne sera pas débattu, quoiqu’il ne soit pas irréprochable.» Allusion, note Maurice Corbel, «aux nombreuses irrégularités dont se sont rendus coupables les “séparatistes” dans la collecte des signatures, ou aux pressions diverses exercées sur les habitants de Saint-Fons pour aboutir à la partition.» Le tracé final coupe les Minguettes en deux et dote généreusement l’ancien hameau en terres agricoles. Michel Perret, fils de Claude-Marie décédé en 1860, est proclamé fondateur de la commune, tandis que l’industriel Prosper Monnet devient le premier maire de Saint-Fons.

1. D’après le site Air Rhône-Alpes, on compte dans le Rhône environ soixante jours d’épisodes de pollution par an (quand l’UE fixe le nombre de jours maximal à 35/an).

2. L’historien Jean-Baptiste Fressoz montre que la conscience de la nocivité de l’industrie pour l’environnement et la santé n’a rien de moderne, étant aussi ancienne que l’industrie elle-même. Lire L’Evénement anthropocène, Seuil, Paris, 2013 et L’Apocalypse joyeuse, Seuil, Paris, 2012. Lire aussi Thomas Leroux, Le Laboratoire des pollutions industrielles, Albin Michel, Paris, 2011.

3. Ce second «bourg pourri» est peut-être Sainte-Foy-lès-Lyon, qui a demandé sa séparation d’avec le hameau de La Mulatière en 1885.