“Tout le monde déteste la start-up nation”

Visite de courtoisie dans une pépinière high-tech
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Revenir sur les mobilisations du printemps 2018 pour penser celles à venir : tel est l’objectif des rencontres de collectifs en lutte qui ont été organisées le 20 octobre à Montreuil. L’occasion de revenir sur une action à la portée symbolique particulièrement puissante et dont la Plateforme d’enquêtes militantes a fait le récit dans la revue Z : en juin 2018, une bande d’empêcheur·ses de « startupper » en rond issue de toutes sortes de secteurs en lutte faisait une incursion remarquée à la Station F, vitrine parisienne des entreprises innovantes…

Intro : Z
Texte : Plateforme d’enquêtes militantes
Photos : La rue ou rien

Juin 2018. En un an, le nouveau président a tranquillement déroulé son programme de destruction sociale : moins ça résiste, plus il accélère, s’attaquant simultanément au droit du travail, à l’assurance chômage, à la formation professionnelle, aux emplois aidés, au droit d’asile… Lorsque le gouvernement décide de casser le service public du rail, nombreux·ses sont celles et ceux qui croient à l’étincelle qui pourrait tout changer. Début avril, une intersyndicale se met en ordre de bataille et annonce un plan inédit : une grève perlée, c’est-à-dire deux jours de grève d’affilée tous les trois jours, pendant trois mois. Les effets des atteintes récentes au droit de grève1 se font malheureusement sentir… grâce aux multiples obligations faites aux grévistes, la SNCF parvient tant bien que mal à assurer un service minimum. En n’ouvrant pas à la réservation les trains qu’elle pense ne pas réussir à faire rouler, elle évite la pagaille généralisée. La mobilisation est au rendez-vous, mais le rapport de force n’est pas suffisant, et la réforme trace sa route. Un autre front s’ouvre avec la mise en place de la sélection à l’université (sous le nom de Parcoursup, un logiciel organisant la mise en concurrence systématique des aspirant·es aux études supérieures). Plusieurs universités sont bloquées, mais les étudiant·es ne déferlent pas pour autant dans les rues.

De façon moins visible, ce mouvement social a aussi connu de belles réussites, encourageantes pour les prochaines fois. Les actions chocs se sont multipliées un peu partout, organisées par des groupes aussi hétérogènes que déterminés, comme lors de cette journée bien animée de fin de printemps, dans le sud parisien.

 

Les renversements de situation commencent souvent par une bonne blague. Une camarade qui simule l’évanouissement dans un hall d’entrée sur-sécurisé, des portiques bloqués par la comédienne aux abois, des vigiles qui détournent le regard un instant, et voici 150 militant·es qui débarquent sans invitation dans un des symboles du monde macronien : la Station F. Ce jeudi 7 juin, à 19 heures, ce qui est pompeusement présenté comme “le plus grand campus de start-up au monde”2était rempli de cadres relativement jeunes, plus ou moins dynamiques, débattant des nouvelles applis du e-commerce autour de petits-fours (pas terribles, d’ailleurs). Si certain·es avaient le sourire en nous voyant arriver – le happening étant a priori dans leurs codes –, ça rigolait un peu moins quand on s’est mis·es à hurler “tout le monde déteste les startuppeurs”. Après des prises de parole cinglantes et une réquisition massive des coupes de champagne, l’ambiance devenait légèrement crispante. Les startuppeurs·ses faisaient carrément la gueule lorsqu’une “main invisible” a finalement fait péter un fumigène. La panique qui s’est ensuivie, dans cet univers habituellement feutré, achevait de marquer la rupture entre “eux” et “nous”, ce qui était d’ailleurs un des objectifs fixés. Il était temps de partir, après une vingtaine de minutes hors du temps, le tout au nez et à la barbe des fourgons de police déjà en route !

Cette visite de courtoisie en plein mouvement social visait une cible qui a le mérite de fédérer contre elle. Avant d’accueillir la crème des exploiteurs·ses high-tech, l’ancienne halle Freyssinet était un centre logistique de la SNCF, situé au cœur du 13e arrondissement parisien, majoritairement ouvrier à l’époque. Mais progressivement entourée de la Bibliothèque nationale, de la Caisse des dépôts et d’une myriade de grands groupes financiarisés, elle est devenue prête pour une réhabilitation version nouveau capitalisme. Et c’est le magnat Xavier Niel, patron de Free Mobile et copropriétaire du journal Le Monde, qui s’en est chargé. Il en a fait une vitrine des entreprises dites innovantes, peut-être pour mieux planquer ses propres magouilles financières3 ou ses pratiques barbares en termes de répression syndicale4. Au lendemain de sa prise de fonction, Macron en personne est venu présider l’inauguration des lieux en prononçant un de ces discours méprisants dont il a le secret. Devant 2 000 soldats-managers des plus grosses boîtes du tertiaire avancé (Google, Apple, Facebook, Amazon, BNP, Thales, Orange…), il avait distingué “les gens qui réussissent” et “ceux qui ne sont rien”5. Son camp était choisi d’avance, c’est celui de la “start-up nation”6 et du slogan pseudo-branché “entrepreneur is the new France”7.

Cette journée du 7 juin symbolisait à elle seule les manques et les réussites d’un mouvement dont on n’a toujours pas trouvé le nom. Elle avait débuté par une grande assemblée générale inter-gares rassemblant les cheminot·es les plus mobilisé·es, notamment celles et ceux pour qui la grève perlée n’était pas une fin en soi, mais plutôt un prétexte pour déborder ailleurs. S’était ensuivi une manifestation qui venait combler l’absence d’appel de la part des centrales syndicales et des grosses fédérations. Parti de la gare de Lyon, le cortège avait rapidement envahi les rails de la gare Montparnasse. Une fois le bordel établi et malgré une intervention rapide des CRS, une bonne partie des militant·es s’étaient ensuite dirigée vers l’ultime étape du jour : la fameuse Station F. Finalement, on retrouvait une belle brochette de camarades : des cheminot·es et des postiers·ères en grève, des ouvriers de la logistique, des salarié·es de la grande distribution et d’Air France, des personnels de l’Éducation nationale et du secteur hospitalier, des membres de la Plateforme d’enquêtes militantes et du Comité d’initiatives, des militant·es antifascistes, des étudiant·es, des précaires, des chômeurs·ses… Même Macron, même combat !

Dans son grand discours inaugural, Macron s’était lui-même désigné comme la crapule en chef de celles et ceux qui veulent nous faire croire que le capitalisme est désormais dématérialisé, que l’entreprise est fluide et libérée, grâce aux logiciels et à leurs fabuleux·ses développeurs. Provoquer un face-à-face avec tout ce petit monde est aussi une façon de remettre les choses à leur place, de donner corps – au sens propre – à des affrontements qui restent trop souvent dans l’ombre. Les manageurs armé·es d’écrans sont devenu·es une plaie pour bon nombre d’entre nous. Les ouvriers de la logistique qui travaillent sous commande vocale ou sous contrôle des scanners le savent bien, de même que les facteurs et factrices confronté·es à la réorganisation des tournées sous le diktat d’un nouveau progiciel, débarqué on ne sait d’où. Les personnels de l’éducation et des hôpitaux croulent sous les injonctions à faire usage du numérique, alors qu’ils et elles voudraient juste être en nombre suffisant pour bosser correctement. Les livreurs·ses à vélo ne se font plus virer après une grève, ils sont juste “déconnecté·es”, c’est tellement plus simple. Sans parler des étudiant·es à qui on promet désormais un avenir tracé par algorithme. Les exclu·es du système universitaire n’auront plus qu’à se tourner vers le privé, par exemple en intégrant l’école 42, créée par Xavier Niel pour former à son image les startuppeurs·ses de demain.

En y regardant de plus près, on pourrait considérer que cette action d’envahissement répondait aux formules enthousiastes du président des riches, légèrement détournées peut-être. Dans ce lieu, nous sommes venu·es montrer notre “immense ambition” et nos “rêves illimités” de “ne jamais subir et de choisir notre futur”. Sauf que nous envisageons l’avenir comme une extension des luttes, celles qui visent précisément à renverser les discours et les structures de la domination, qu’ils soient cachés derrière des cravates, des uniformes ou des Google Glass de patron mi-hippie, mi-tortionnaire. Pas question de se laisser enfumer par ces discours hallucinés qui prônent la compétition individuelle à grande échelle, sous couvert de “libération des énergies”, pour mieux cacher l’exploitation généralisée. Pour le dire autrement et pour reprendre un slogan bien à nous cette fois : “On n’est pas des winners, connard !”8

La Plateforme d’Enquêtes Militantes

Créée à l’automne 2017 dans la suite du mouvement contre la loi Travail, la Plateforme d’enquêtes militantes est un groupe d’enquête sur et d’intervention dans les luttes sociales, qui pratique la recherche collective et organise des actions de soutien.
platenqmil.com
@PlatEnqMil
pem-site@riseup.net

alliances en mouvement

 

1.Notamment la loi n° 2007-1224 du 21 août 2007 “sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs”.

8.Sur stationf.co.fr

3. Il a été reconnu coupable de recel d’abus de biens sociaux à l’époque où il faisait dans le Minitel rose et les sex-shops. Il a été condamné à deux ans de prison avec sursis et à une amende de 250 000 euros.

4.À ce sujet, voir la seconde partie de l’épisode de l’émission “Cash Investigation” intitulé “Travail, ton univers impitoyable”, présentée par la camarade Élise Lucet, qui revient sur les listes noires de salarié·es récalcitrant·es et les licenciements massifs après des débrayages dans les centres d’appel français et marocains.

5. Discours d’Emmanuel Macron à la halle Freyssinet, le 29/06/2017.

6.“Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une”, tweet du compte officiel @EmmanuelMacron envoyé le 13/04/2017.

7.“To put it in one word : “entrepreneur is the new France””, tweet du compte officiel @EmmanuelMacron envoyé le 15/06/2017.

8. Banderole aperçue à de nombreuses reprises dans les rues de Paris au printemps 2018.

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Z12, Guyane. Trésors et conquêtes

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Numéro actuellement disponible en librairie et ici

15 euros / ISBN 9782748903812