Édito Z12

Guyane / Trésors et conquêtes
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Cayenne, Guyane française, dimanche 8 avril 2018, 23 heures. 4 heures du matin à Notre-Dame-des-Landes. Pour l’équipe de Z qui vient de débarquer, une nuit blanche commence. Il fait 35°C et dans l’air moite de la nuit tropicale les chants stridents des grenouilles rythment les images de tanks et de cabanes détruites. Les énormes câbles qui traversent les océans nous transmettent instantanément les nouvelles de l’offensive militaire, mais nos corps sont bien sur la terrasse de cette maison créole plutôt que sur la Zad. Qu’est-ce qu’on fout là ?

Depuis notre rencontre avec SystExt, une bande d’ingénieur·es révolté·es, nous étions déterminé·es à enquêter sur les méfaits de l’extraction minière, cette industrie indispensable au mode de vie moderne. Nous aurions pu aller en Bretagne ou à Salau, en Ariège, à la rencontre de collectifs en lutte contre le renouveau minier français. Mais le projet Montagne d’or, c’est encore un autre délire.

De par sa taille, inédite sur le sol français, alors que des mines de cette ampleur grèvent déjà toute l’Amérique du Sud. De par l’absurdité de son objectif : l’or, qui nécessite d’extraire et de traiter une tonne de roche pour en récolter un gramme, majoritairement utilisé par les banques et la bijouterie, deux secteurs dont l’humanité pourrait songer à se passer. De par, enfin, le mythe qu’il poursuit : l’Eldorado, métaphore de la cupidité génocidaire de la civilisation blanche.

Laisser la forêt se faire décaper pour les gros profits d’un milliardaire russe, c’est un sort que le pouvoir ne peut réserver qu’à une région périphérique. « Ultrapériphérique » même, comme l’Union européenne désigne la Guyane. Après avoir accueilli les indésirables de la France pendant des siècles, le pays va-t-il devenir un paradis pour multinationales avides de métaux précieux ? Le saccage de l’Amazonie n’en serait pas la seule conséquence : exploitation sauvage de la force de travail et mise en ordre généralisée du territoire au service de l’industrie sont au programme.

« Ah, vous venez de France pour parler des mines ? » « De France » ? Eh oui, tout le monde parle comme ça ici. Ce n’est pas un clin d’œil indépendantiste, mais la réalité quotidienne d’un département-région où les produits de base sont trop chers, sauf pour les fonctionnaires venus quelques années toucher un salaire 40 % supérieur à celui de métropole ; où l’accès aux soins est une gageure ; où il faut parfois trois jours de pirogue pour aller chercher son RSA.

Pour la petite équipe de huit dont cinq n’avaient jamais posé le pied sur ce territoire, déplier et parfois expérimenter ce qui en fait encore aujourd’hui une terre sous domination coloniale était peut-être le plus grand défi de ce voyage. Il aura fallu subir l’interminable visite promotionnelle de la base spatiale de Kourou, changer une roue en compagnie de militant·es Amérindien·nes, boire des coups dans les quartiers populaires de Saint-Laurent-du-Maroni, et aller creuser dans les courants de pensée décoloniaux sud-américains pour essayer de comprendre, de sentir, de trouver les mots justes.

 

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Z12, Guyane. Trésors et conquêtes
Numéro actuellement disponible en librairie et dans nos stock

15 euros / ISBN 9782748903812