Zoner dans les camps ou rentrer au village ?

Le quotidien des sinistrés de Fukushima
Fukushima_3

Connaissez-vous le concept de « perte incertaine » ? Imaginez : vous apprenez qu’un proche est mort, mais on vous laisse croire qu’il pourrait revivre. Voilà ce que les sinistrés du nucléaire subissent, une « perte incertaine » de leur terre et de leurs vies passées. Ils savent la contamination radioactive irréversible et quasi-éternelle. Mais les autorités leur assurent que grâce aux travaux de « décontamination »1, prétendument achevés depuis un an, ils peuvent rentrer chez eux. Reportage.

Texte : Hiro Ajiwa.
Illustrations : Mélane Gabu

« Partir ou rester, de toute façon vous allez le regretter. »
Søren Kierkegaard, Traité du désespoir.

Devant la gare de Kôriyama, à 80 kilomètres à l’ouest de la centrale accidentée de Fukushima, un vendredi soir du mois de janvier. De jeunes amoureux se bécotent discrètement sur un banc. Des cols-blancs que l’on appelle « salarymen » fument leurs cigarettes, et quelques adolescents marchent sur les trottoirs en tripotant leurs Smartphones. Personne ici n’arbore ces masques de gaze blanche habituellement portés pendant la saison des pollens ou quand on est enrhumé et que chacun utilisait au lendemain des explosions de Fukushima en espérant se préserver des poussières radioactives.

Trois ans se sont écoulés depuis la triple catastrophe japonaise. L’archipel vient de commémorer ce qu’on considère au Japon comme la crise la plus grave survenue dans le pays depuis les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki en 1945. Pour les Japonais, il ne s’agit pas de « l’accident de Fukushima », mais du « 11 mars » ; un puissant séisme, un tsunami gigantesque dépassant l’imagination, et enfin un accident nucléaire encore en cours. Les quatre réacteurs de la centrale Daiichi sont toujours éventrés, et bien que 3000 liquidateurs travaillent tous les jours pour les démanteler, il ne se passe pas un jour sans qu’il ne s’y produise des incidents. En mars 2013, des rats avaient provoqué une grave panne d’électricité, paralysant une partie du système de refroidissement. En février 2014, on découvrait que 100 tonnes d’eau radioactive ayant servi pour le refroidissement s’étaient déversées des réservoirs vers l’océan Pacifique. Selon les témoignages d’ouvriers travaillant sur place, il y a d’innombrables fuites d’eau similaires dont l’existence n’est jamais rendue publique. Sans parler de la piscine de refroidissement du réacteur numéro 4, contenant encore plus de 1 300 barres de combustibles d’uranium très fortement radioactif, qui menace de s’écrouler à chaque réplique qui secoue la région2.

« Apaiser les âmes des disparus », « Nous n’oublions pas les sinistrés de Fukushima », « Nous n’oublions pas ». Une phrase qui revient dans les rues, sur les affiches et à la télévision. Comme un refrain pour conjurer l’oubli qui guette, que ce soit à Tokyo, métropole à l’allure « normale » avec ses innombrables gratte-ciels lumineux sans séquelles apparentes, ou même dans le département de Fukushima où, pour peu qu’on soit loin des côtes dévastées, rares sont les traces visibles de ce qui s’est passé.Fukushima_4

Le compteur Geiger installé par les autorités locales sur la place de la gare rappelle pourtant que quelque chose a profondément changé. Bien que Kôriyama présente à certains endroits des taux de radiation dangereux, cette ville a été désignée pour accueillir les riverains du complexe nucléaire de Fukushima. Parmi eux, les réfugiés venus de Kawauchi, village situé à une trentaine de kilomètres de la centrale, ont été logés dans des préfabriqués à l’écart du centre-ville, dans l’attente d’un retour prochain. Kawauchi compte parmi les villages dans lesquels les travaux de décontamination sont jugés les plus avancés, si bien que le maire a commencé à rappeler les habitants dès janvier 2012. Épargnés par le séisme et le tsunami, la plupart des maisons et des bâtiments sont restés en bon état. Seule la radioactivité rend ce lieu invivable. Mais depuis les efforts conjugués des habitants et des ouvriers venus de tout l’archipel, les autorités locales ont déclaré « propre et habitable » la majorité de la commune. La mairie de Kawauchi atteste, mesures à l’appui, de taux de contamination « peu élevés » d’environ 0,2 microsievert/h, soit 25 % de moins qu’avant les travaux de décontamination – mais 6 fois plus qu’avant l’accident nucléaire.

Cependant, si les autorités japonaises prétendent que la décontamination est possible dans les villes et villages, elles n’ont à ce jour jamais déclaré que la nature alentour l’était aussi. Or, deux tiers du département de Fukushima sont composés de montagnes, forêts et bois. Les éléments radioactifs suspendus aux feuillages, accrochés aux écorces et incrustés dans la terre se déplacent au gré du vent, des écoulements, de l’érosion, et reviennent inexorablement polluer villages et habitations déclarées décontaminées.

En outre, la centrale Daiichi reste dans un état critique. Que les quatre réacteurs soient toujours éventrés, et qu’ils laissent échapper tous les jours des millions de becquerels n’est pas un secret. Au gré du vent, de la pluie et de la neige, ils éparpillent les éléments radioactifs dans les régions limitrophes, sur l’ensemble du territoire et un peu partout dans le monde.

On voit alors tout le danger de parler de décontamination : les réfugiés des zones les plus contaminées reviennent dans des lieux qu’ils croient nettoyés pour de bon. A Kôriyama, les parents laissent jouer leurs enfants dans les parcs, dans les bacs à sables et sur les jeux en bois qui s’y trouvent. On y mesure parfois jusqu’à 230 000 beq/kg avec un appareil professionnel3, un chiffre qui ferait certainement bondir ces couples assis tranquillement sur les bancs pour surveiller leur progéniture.

Décontaminer, un travail « bien payé, accessible aux femmes au foyer »

Seul un cinquième des habitants est retourné vivre au village de Kawauchi. « Je ne veux pas rentrer. Que voulez-vous que j’y fasse à présent ? Moi et mon mari faisions de l’agriculture avant, je me suis occupée toute ma vie de mon potager, mais maintenant je ne pourrai plus rien y produire », confie Chieko4, 45 ans, devant le préfabriqué de 25 m2 attribué à son couple par la ville de Kôriyama. Tout comme ses voisins d’infortune, Chieko a perdu son emploi avec la catastrophe et a d’abord vécu sur les indemnités versées par Tepco, la compagnie gestionnaire de la centrale Daiichi, mais depuis août 2012 et l’annonce de la prétendue fin des travaux de décontamination, le versement des 100 000 yens (715 euros environ) mensuel aux sinistrés de Kawauchi a été suspendu.

Cette décision de la compagnie d’électricité a provoqué la colère des évacués, des jalousies entre sinistrés de différents villages, mais aucune protestation digne de ce nom. Plus les travaux de décontamination des villages avancent, plus les sinistrés seront rappelés à « rentrer chez eux » et verront leurs indemnités versées par Tepco interrompues, à l’instar des habitants de Kawauchi. Certains évacués disent qu’ils auraient préféré que leurs maisons soient plus proches de la centrale et donc définitivement inhabitables, ce qui leur aurait au moins permis de toucher les indemnités jusqu’à leur mort.

Ici, dans le camp des sinistrés, personne ne croit vraiment pouvoir retrouver un travail à Kawauchi. A certains endroits du village, les infrastructures aussi élémentaires que les systèmes d’abduction d’eau potable et le système d’égout ne sont toujours pas rétablies. Sans salaire et sans agriculture vivrière saine possible, y habiter semble de toute façon difficile. Yukie4, la voisine de 87 ans qui marche à l’aide de cannes, ajoute : « Il n’y a plus d’hôpital en état de marche à Kawauchi. Il y a quelques médecins, mais j’ai besoin d’être hospitalisée régulièrement. Pour moi la question de rentrer à Kawauchi ne se pose pas, même si j’en avais envie. » Pas d’hôpital, pas de potagers, pas d’emploi.

Fukushima_1Comment expliquer alors qu’une partie des habitants soit tout de même retournée au village ? « Contribuez à la reconstruction de votre région ! », peut-on lire sur les affiches des transports en commun. Ou encore : « Recherche employés pour décontaminer la ville. Facile et bien payé, accessible aux femmes au foyer ». Unique opportunité d’être embauché localement, le travail de décontamination a pu convaincre une partie des habitants qui ont aussi trouvé avec cette source de revenus l’occasion de participer à la reconstruction de leur terre natale. De quoi séduire, surtout lorsque ces travaux de décontamination – enlever la terre, débroussailler, passer les surfaces au karcher – sont présentés comme de banales opérations de nettoyage. Accessibles même aux femmes au foyer, c’est dire ! Finalement, il s’agirait ni plus ni moins d’un grand ménage de printemps collectif.

À Kôriyama aussi, durant l’été qui a suivi la catastrophe, des lycéens ont été sollicités par leurs professeurs pour nettoyer les terrains de sport de certaines écoles de la ville. « Je ne savais pas à l’époque que la décontamination était une activité aussi dangereuse… Il serait impensable aujourd’hui de laisser les mineurs faire une chose pareille » explique, l’air abattu, Norito Yamada4 professeur de physique-chimie dans un des lycées concernés. Au Japon, il est coutume de responsabiliser les élèves dès l’école primaire en les obligeant à nettoyer leurs salles de cours, les jardinières de la cours de récréation etc. Le proviseur du même lycée, accusé par les parents d’avoir exposé les enfants à une contamination dangereuse, s’est défendu par ces mots : « Il ne s’agissait nullement de décontaminer, mais de mettre de l’ordre dans les différents espaces de l’établissement et de leur apprendre la discipline. » 

Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir des jeunes mères participer une ou deux fois par semaine à ces travaux de nettoyage pour boucler le budget du ménage. Les risques pour la santé et l’efficacité de ces opérations ne sont ni débattus, ni pris en compte dans la plupart des cas. Bien que le ministère japonais de l’Environnement préconise d’être muni d’un masque et d’une combinaison anti-radiations comme celles des liquidateurs travaillant à la centrale, les travaux de décontamination menés à l’échelle locale par des associations de riverains ou des compagnies de sous-traitance ne donnent lieu qu’à des distributions de masques de gaze, de gants de vaisselle et d’anoraks.

En plus d’être devenu un « travail banalisé », la décontamination revêt aussi le caractère d’un acte citoyen. Il s’agit là surtout de l’un des seuls espoirs auxquels peuvent s’accrocher ceux qui ont dû quitter leur maison du jour au lendemain. Déchirés, ils rêvent de rentrer et de retrouver une vie digne de ce nom. C’est sur cet espoir que comptent les autorités locales et le gouvernement japonais pour maintenir l’ordre et redresser l’économie de la région. La politique de reconstruction, selon ce dernier, consiste à faire en sorte que « tout le monde se serre les coudes » en rentrant chez soi, en prenant en charge les travaux de décontamination et en consommant des produits locaux. Cette gestion étatique de la catastrophe fait en partie écho aux aspirations des habitants qui, de leur côté, s’accrochent désespérément à tout espoir d’un retour à la normale. La position de M. Yokoda, maire de Kawauchi, éclaire l’angoissante contradiction à laquelle chacun est renvoyé : « Si les habitants ne reviennent pas d’ici un à deux ans, le village sera perdu à jamais. » M. Yokoda ne peut admettre que cette terre soit abandonnée, puisque les autorités considèrent la décontamination comme possible.Fukushima_2

Dope et dérivatifs au centre des réfugiés

Connaissez-vous « la perte incertaine »5 ? Imaginez : vous apprenez qu’un proche est mort, mais on vous laisse croire qu’il pourrait revivre. Vous courez le voir, vous le trouvez dans son lit, il semble dormir paisiblement. Tout indique qu’il suffirait de patienter à son chevet pour le voir bientôt rouvrir les yeux. Comment le quitter, faire son deuil ? Pourquoi chercher à obtenir justice ? Si ce proche n’est pas mort, il n’y a pas d’assassin. Voilà ce que les sinistrés du nucléaire subissent, une « perte incertaine » de leur terre et de leurs vies passées. Personne ne sait véritablement ce qui est perdu. Les autorités assurent que la décontamination permettra de vivre à nouveau chez soi. Avec cet espoir entretenu, comment partir ou chercher des coupables ? N’est-il pas compréhensible qu’un sinistré garde l’espoir que tout ne soit pas perdu, et qu’en décontaminant, il retrouvera ce qui lui a été ôté, son chez-soi, ses ancrages territoriaux, sociaux, familiaux ?

Pour la majorité des évacués, qui décident de ne pas rentrer et de survivre dans les préfabriqués de Kôriyama, la vie reste très difficile. Ces constructions temporaires leur permettent de s’abriter du vent et de la pluie, mais pas du froid glacial de l’hiver de cette région, ni de la chaleur étouffante de l’été. Chaque foyer manque non seulement cruellement d’espace, mais aussi d’occupation : les retraités et ceux qui ont perdu leur emploi à cause de l’accident se retrouvent pratiquement tous les matins au karaoké d’à-côté pour passer le temps. Kôriyama voit ainsi fleurir tout sortes d’activités dites de loisirs, une aubaine pour l’industrie du divertissement et le petit commerce de la consolation. Autour du camp de réfugiés, un nombre anormal de boutiques de karaoké est sorti de terre. Les Pachinkos, ces sortes de flippers japonais hyper-addictifs hypnotisent les sinistrés à longueur de journée, ils y laissent les maigres économies sur lesquelles ils peuvent encore compter.

Quand ce ne sont pas le karaoké ou les jeux qui ruinent les évacués du nucléaire, ce sont l’alcool et les drogues, vices des désespérés de la perte incertaine parqués dans ces préfabriqués. De plus en plus d’évacués consomment du shabu, drogue à base d’amphétamines et/ou de méthamphétamines. Se présentant souvent sous forme de poudre blanche ou de pastilles colorées, c’est la drogue dure la plus répandue dans l’Est asiatique. Les autorités sont alertées sur ces graves problèmes d’addiction, mais aucune mesure concrète n’a été mise en place hormis quelques préconisations aux gardiens des centres de réfugiés. Ni les autorités locales, ni le gouvernement, ni les médias ne s’expriment publiquement sur la propagation du shabu parmi les évacués de Fukushima. Tout ceci fait la fortune des yakuza [mafieux japonais, ndlr] implantés depuis longtemps dans cette région de Kôriyama. Il faut dire que la ville porte depuis longtemps le surnom de « Chicago du Nord du Japon » pour les multiples organisations criminelles qu’elle abrite.

La piste de la mystérieuse poudre noire

À plus de 300 kilomètres du complexe nucléaire de Fukushima-Daïchi, dans l’arrondissement d’Edogawa à Tokyo, une association citoyenne anti-nucléaire6 a découvert en février 2012 un coin de la ville où le compteur Geiger s’emballait. Ils ont d’abord pensé à un « point chaud » isolé où la radioactivité s’était concentrée, mais au fur et à mesure, les membres de l’association ont découvert d’autres points comme celui-ci. Or tous ces spots radioactifs ont en commun qu’on y trouve une sorte de poudre noire qui ressemble à de la cendre. Inquiets, ils ont envoyé un échantillon au professeur Tomoya Yamauchi de l’université de Kobé, et ont découvert que ces poudres noires pouvaient émettre jusqu’à 24 3000 beq/kg, soit 2 430 fois la norme établie par la loi de 1957 sur la sûreté et la réglementation nucléaires.

S’agissait-il d’une des nombreuses légendes urbaines engendrées par l’imaginaire post-catastrophe nucléaire ? Ces poudres noires décrites par les Tokyoïtes se trouvent généralement dans des coins très humides, et ressemblent à de la moisissure ou de la mousse noire séchée, comme si on avait pilé un champignon. Elles apparaissent souvent sur de la terre, mais aussi sur l’asphalte. Le professeur Hiroaki Koide, de l’institut de recherche sur les réacteurs nucléaires de l’Université de Kyoto, précise : « Avec une radioactivité de 24 000 becquerels/kg, cette substance devrait être rassemblée et mise hors de portée du public. Au-delà de 42 grammes, elle doit être enterrée, conformément à la loi japonaise. »

Mais quelle est donc la nature de cette cendre radioactive qui apparaît ici et là à Tokyo ? Il s’agit de cyanobacterias, un embranchement de bactéries ressemblant à des algues. Elles vivent sur la surface terrestre, se gonflent après la pluie avant de former en se desséchant une sorte de poudre noire visible à l’œil nu. À Minami-Soma, une ville du département de Fukushima et au nord de la centrale, on a également découvert ces poudres noires dont la radioactivité s’élève à 4 190 000 beq/kg : un chiffre extrêmement préoccupant.Fukushima_5

Des journalistes indépendants, des citoyens engagés, des professeurs d’universités ont tenté d’alerter les autorités japonaises pour qu’on ôte ces poudres des quartiers habités. Mais à ce jour, il n’y a toujours aucune mesure prise sur la question, et lorsque j’appelle le ministère japonais de la Reconstruction et de l’Aide aux sinistrés, le responsable me répond : « Nous connaissons l’existence de ces poudres par les médias. Mais en ce qui concerne leur gestion, il faut vous adresser aux localités directement. » De l’art de se délester de ses responsabilités.

Ces sortes de champignons sont peut-être l’aide la plus précieuse que la nature nous ait apportée : ils concentrent et rendent visible un danger imperceptible à nos sens. Selon le professeur Yamauchi cité plus haut, ces cyanobacterias sont plus efficaces que les tournesols et les colzas plantés à Tchernobyl ou à Fukushima afin de tenter de décontaminer les sols grâce à leurs propriétés absorbantes. Non seulement ces bactéries concentrent près de vingt fois mieux le césium et le strontium radioactifs que ces deux végétaux, mais une fois séchées, elles pèsent bien moins lourd.

Imaginons que les autorités ou Tepco décident de rassembler ces poudres noires pour les enfouir sérieusement. A qui serait confiée cette tâche très exposée ? Probablement à ces désespérés qui ont tout perdu du jour au lendemain et dont le seul espoir est que ces travaux leur rendent leur vie d’avant. Aux prolétaires, sous-prolétaires, sans abris et marginaux, venus des quatre coins de l’archipel, parqués dans des logements précaires sans possibilité de réclamer le respect du code du travail. A tous ces patriotes qui veulent servir coûte que coûte leur pays, ces kamikazes modernes du nucléaire, ces jeunes hommes bien intentionnés de 18 ans qui veulent aider leurs grands parents à retrouver leurs maisons. Ils sont rassemblés de diverses manières, parfois par des yakuza, parfois par les autorités locales, souvent par les sous-traitants de sous-traitants de sous-traitants de Tepco. Ces hommes dont les femmes préparent des tekka miso, une sorte de pâte noire au soja bouilli et aux algues, pour les aider à éliminer le césium contenu dans leur organisme.

Leurs peines sont-elles désespérées et leurs causes perdues ? Je n’ai pas de réponse claire à apporter à ces questions, mais les propos de Wataru Iwata, responsable du centre de mesure citoyenne de la ville de Fukushima, me reviennent. Ce Tokyoïte d’une quarantaine d’année, qui consacrait sa vie à la musique sans s’intéresser au nucléaire, est aujourd’hui en la matière l’une des personnes les plus dynamiques de Fukushima. Avec l’aide de quelques bénévoles et de l’association française ACRO (Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’ouest), il a installé en ville un « centre de mesure citoyenne ». S’y trouve un des rares « Hold Body Counter » de la région, appareil permettant à n’importe qui de venir mesurer la quantité d’iode 134 et de césium 137 se trouvant dans son corps, ainsi qu’un autre appareil pour mesurer la contamination des aliments. « Je ne cesse de me poser des questions sur la fonction de ce centre », explique-t-il, le visage grave. « Les habitants, d’abord inquiets, cherchent à avoir plus d’information sur leur quotidien ; les aliments, la contamination, leur propre contamination. Après leur passage au Hold Body Counter, ils sont la plupart du temps rassurés. Je leur dis pourtant que la machine ne permet que de mesurer l’iode et le césium, alors qu’il existe bien d’autres éléments radioactifs, comme le plutonium, le strontium, etc. Mais, tranquillisés, ils ne cherchent plus à fuir la région. Or le mieux pour eux serait peut-être de fuir. » On comprend la nécessité de ces questionnements, mais ce genre de centre de mesure indépendant n’est-il pas nécessaire pour des habitants qui n’ont parfois pas d’autre alternative que de rester ? L’espace créé par M. Iwata est une tentative pour ne pas laisser carte blanche aux autorités qui ont eux aussi leurs centres de mesure, leurs machines, auxquels les habitants n’accordent pas confiance. C’est un espace d’informations pour les plus démunis. C’est un lieu de discussion où l’on peut échanger ses inquiétudes et s’entraider pour éloigner les enfants le plus possible au moment des vacances. Une tentative modeste de « prendre la mesure » de la catastrophe face à sa sidérante démesure.

Ethos, ou l’autogestion forcée de la contamination

Lancé en 1996 à l’initiative de la Commission européenne et des industriels français de la filière nucléaire, le projet « participatif » Ethos est déployé à Olmany, village biélorusse peuplé de 1300 habitants et situé à 250 kilomètres de Tchernobyl. Essentiellement tourné vers l’agriculture, ce village produit du lait, de la viande et du blé et se trouve dans une « zone de relogement volontaire », c’est-à-dire une zone contaminée dans laquelle l’État laisse aux sinistrés la possibilité de rester. Compte tenu de la gravité de l’accident de Tchernobyl survenu en 1986, l’idée d’un « retour à la normale » dans les territoires sinistrés a été abandonnée, et l’Agence internationale pour l’énergie atomique préconise dès 1991 l’interruption des politiques d’évacuation et de relogement : il faut limiter les coûts économiques et politiques de l’accident et éviter de ternir davantage l’image du nucléaire aux yeux des investisseurs et du public.

Dans ce contexte, le programme Ethos vise l’acquisition par la population de nouvelles pratiques et habitudes pour survivre dans un territoire contaminé. Les mères et les enseignants apprennent à contrôler le niveau d’exposition des enfants, à sélectionner les aliments en fonction de leur niveau de contamination, à utiliser un radiamètre pour repérer la variation de la contamination des lieux de promenades. Avec Ethos, finie la nostalgie pour la vie d’avant, il faut vaincre le fatalisme, relancer l’économie locale et devenir « autonomes » face à la réalité contaminée post-Tchernobyl.

Selon l’historienne Sezin Topçu, « le projet Ethos concrétise ainsi l’idée que la gestion des conséquences d’une catastrophe nucléaire revient aux individus eux-mêmes, auxquels on demande d’être informés d’abord, compétents ensuite, autonomes et responsables enfin. Un nouvel art de gouverner (néolibéral) se met ainsi en place autour d’un objectif principal : l’individualisation des risques. »* De leurs côtés, les industriels français et la Commission européenne ont été séduits par cette démarche « participative » et « durable ». Cet heureux bilan du projet Ethos est d’autant plus satisfaisant qu’après Tchernobyl, l’hypothèse d’un nouvel accident grave dans une installation nucléaire européenne est officiellement reconnue, et qu’à la fin des années 1990, les industriels de la filière partagent l’ambition d’une « renaissance nucléaire » mondiale. Or, comme la situation au Japon vient le rappeler, il n’existe pas de solution face à la contamination radioactive. Maintenir le programme nucléaire ne peut donc se faire qu’en rendant acceptable l’idée même de vie contaminée, horizon commun de notre condition atomique.

Paule Maverick

* Sezin Topçu, La France nucléaire : l’art de gouverner une technologie contestée, Paris, France, Ed. du Seuil, DL 2013, 2013, vol. 1/, 349 p.


1. Sur le concept fallacieux de décontamination en matière de nucléaire, lire « Chronique de l’indélébile », Celia Izoard, Revue Z n°6, 2011.

2. Les combustibles d’uranium usagés des réacteurs nucléaires sont souvent stockés dans des « piscines » où ils doivent être refroidis en permanence pendant plusieurs années pour empêcher un redémarrage de la réaction nucléaire. D’après le Pr. Robert Alvarez, ex-conseiller du Federal department of energy des États-Unis, si les combustibles, stockés à 30 m de hauteur à côté du réacteur n°4 de la centrale japonaise, n’étaient plus suffisamment refroidis ou se retrouvaient à l’air libre à cause d’un tremblement de terre (dont le risque a cru depuis le séisme du 11 mars), la quantité de césium relâchée serait dix fois supérieure à celle de l’accident de Tchernobyl. Lire « Danger mondial : les combustibles usés de Fukushima » sur le site du Réseau « Sortir du nucléaire ».

3. Chiffres mesurés par le Fukushima Geiger, conçu par les militants de la région.

4. Le nom a été modifié.

5. Théorie de Pauline Boss, de Université de Minnessota.

6. Association NO ! Hoshanô Koto Kodomo Mamorukai (« Non au nucléaire ! Association pour la protection des enfants de Koto »).