Pigs, Troïka, Zombies

Lexique de la Grèce endettée

Texte : Celia Izoard

A

ALLEMAGNE : D’où vient l’hégémonie allemande dans la gestion de la crise des dettes publiques européennes ? Techniquement, du fait que les prêts accordés aux pays « sous programme » comme la Grèce sont financés par les prêts concédés par chaque pays membre à la Banque centrale européenne. Or, c’est l’Allemagne qui prête le plus, d’où son leadership. « Maintenant, toute l’Europe parle allemand », s’est félicité Volker Kauder, le chef du groupe parlementaire du parti démocrate-chrétien (CDU), au pouvoir dans le pays. C’était en novembre 2011, à Leipzig, au congrès du parti.

B

BUREAUCRATIE (et BUREAUCRATIE) : L’un des principaux reproches adressés par la Commission européenne à l’État grec est sa nature « opaque et bureaucratique1 », ce qui ne manque pas de sel, venant d’une institution comme Bruxelles. Pour remédier à ce qu’elle considère comme une maladie indigène, la Commission européenne se donne pour tâche d’« aider la Grèce à éradiquer les mauvaises habitudes de sa fonction publique désuète pour construire une administration européenne moderne2 ». En parcourant les réformes institutionnelles préconisées, on saisit au premier coup d’œil la principale caractéristique d’une administration européenne moderne : l’éducation doit devenir e-éducation, la justice e-justice, la médecine e-médecine, l’administration e-administration et le gouvernement e-gouvernement. Non moins bureaucratique, ce système débarrassera la Grèce d’un quart de ses fonctionnaires d’ici à 2015, tout en faisant le bonheur des marchands de high-tech.

D

DETTE : D’où vient la dette grecque ? En 2001, l’entrée du pays dans la zone euro a permis à l’État d’accéder à des prêts à faible taux d’intérêt sur les marchés financiers, en raison du statut de monnaie de réserve de l’euro. La classe politique a ainsi eu la possibilité d’entretenir ses réseaux de clientèle et d’alimenter ses comptes suisses. Pendant cette décennie, dirigeants et industriels européens ont poussé cette oligarchie dynastique à endetter l’État pour lui vendre, contre des pots-de-vins, des sous-marins et trains allemands défectueux, des infrastructures de Jeux olympiques dont le coût est passé de 1,3 milliards à 20 milliards, etc3. « Les achats de la Grèce en ont fait le troisième client de l’industrie de défense française au cours de la décennie écoulée4 ». Après la crise des subprimes, les banques étrangères ont massivement investi dans les obligations grecques, les centaines de milliards de prêts à faible taux accordés par les banques centrales. Quant à la dette privée, le secteur bancaire grec, qui s’est lui-même fortement endetté pendant la décennie 2001-2011, a activement encouragé entreprises et ménages à multiplier les crédits : « Il y a encore trente ans, les Grecs payaient tout comptant », explique Anastasia Avramidou, psychologue à la clinique de solidarité de Thessalonique. « Puis on nous a incités à emprunter pour tout : acheter une deuxième voiture, partir en vacances. Les banques ne demandaient aucune garantie : on vivait dans une bulle. »

E

ÉVALUATION : Quoi de plus naturel ? De la même manière qu’un chômeur est régulièrement convoqué par le Pôle emploi qui passe ses activités au crible et teste son employabilité, la Troïka a placé les institutions grecques sous évaluation permanente. Le traité de prêt du premier mémorandum, signé en mai 2010, accorde ainsi à la Commission européenne, mandatée par ses créanciers, « le droit d’envoyer ses propres agents ou des représentants dûment autorisés afin de mener tout contrôle technique, financier et tout audit que la Commission considérera nécessaire pour assurer la gestion du prêt ». En outre, « l’emprunteur ou son représentant devra fournir les informations et les documents susceptibles d’être demandés pour mener ces évaluations, contrôles ou audits et prendre toutes les mesures afin de faciliter le travail des personnes chargées de les mener5 ». Le ministère des Finances doit fournir chaque mois à la Commission le détail de ses comptes et de ses dépenses dans divers domaines ; il présente chaque vendredi un relevé indiquant les dépenses du gouvernement, justificatifs inclus ; la Banque de Grèce fait connaître chaque semaine le détail de ses actifs et de ses passifs ainsi qu’un rapport sur les liquidités du secteur bancaire, etc6.

F

FATIGUE DE L’AJUSTEMENT : Depuis mai 2010, des commissaires européens se rendent chaque trimestre en Grèce pour contrôler l’application par le gouvernement du programme d’ajustement structurel imposé par la Troïka en échange des prêts. L’expression, traduite littéralement de l’anglais (adjustment fatigue), est employée dans un rapport datant de décembre 2012 où ces commissaires s’interrogent sur les risques politiques liés à la poursuite de la thérapie de choc jusqu’en 2016. La formule est révélatrice du détachement clinique du bureaucrate européen face à l’expérimentation sociale menée en Grèce : « L’échelle et la rapidité mêmes du plan d’ajustement pourraient contrarier la crédibilité de l’application des mesures, étant donné qu’une fatigue de l’ajustement peut s’installer et que la résistance de ceux qui sont touchés par les réformes tend à augmenter quand l’ajustement s’étire sur une longue période7 ». Effectivement, ces dernières années, il n’est pas tout à fait exclu que les ajustés aient exprimé dans les rues du pays comme un brin de lassitude, une légère incommodité… Bof, ça passera.

H

HAIRCUT : En février 2012, dans le cadre du second mémorandum, l’Union européenne prête à l’État grec 100 milliards d’euros de fonds publics pour qu’il rachète les titres de sa dette aux banques étrangères. Mener en mars et en décembre 2012, ce rachat est nommé haircut (« coupe de cheveux ») ou private sector involvement (participation du secteur privé). Il consiste à amener les créanciers privés à échanger leurs anciennes obligations d’État grecques contre de nouveaux titres, réduits de 53 % de leur valeur antérieure8. On félicite les banques de faire gracieusement cadeau de la moitié de la valeur de leurs titres, alors que ces opérations leur ont tout de même permis d’être remboursées de près de 100 milliards d’euros de créances. Même aux yeux d’observateurs aussi proches des milieux financiers que Klaus Karstner, économiste autrichien, « les élites européennes, dans leur incompétence, ont réussi à complètement inverser le processus de restructuration de la dette : elles ont créé une perversion du système où ce ne sont plus les banquiers qui viennent quémander, le chapeau à la main, une aide aux gouvernements, mais où, au contraire, les gouvernements sont obligés de supplier les banques de faire un petit geste pour résoudre un problème dont elles sont elles-mêmes à l’origine9 ». Voir SOCIALISATION et LOBBYS.

J

JOURNALISME : La presse internationale s’est déchaînée contre le pays rmiste de la zone euro, accusé de flemmarder, de travailler au noir et de frauder l’État. À partir de début 2010, de spirituels calembours autour de la « mauvaise Grèce » et du « dégraissage » sont inlassablement servis au public. La chaîne anglaise Channel Four lance un reality show hebdomadaire intitulé « Greek for a Week » (soyez Grecs pendant une semaine) pour aider ses téléspectateurs à « comprendre par eux-mêmes comment le pays a causé sa propre ruine » – retraite à 53 ans pour les coiffeurs, sieste et fraude fiscale –, tandis qu’un éditorial du Monde (23/05/12) explique à ses lecteurs qu’« il n’est pas admissible qu’un petit pays, par son refus des règles du jeu, puisse continuer à mettre en danger l’ensemble du continent » et rappelle que « chaque Grec [ils sont 11 millions], le fonctionnaire d’Athènes comme l’armateur du Pirée, a déjà touché depuis janvier 2010 l’équivalent de 31 000 euros, acquittés d’une manière ou d’une autre par les contribuables européens ». Sur les ondes de France Inter (10/05/12), le chroniqueur économique Dominique Seux estime lui aussi que chaque Grec s’est mis 33 600 euros dans la poche, tandis que Le Figaro (29/01/12) sort l’artillerie lourde en titrant « La Grèce, boulet de la monnaie européenne ».

L

LOBBYS : Un mois après le début de la crise financière de 2008, José Manuel Barroso, président de la Commission, mandate un groupe « indépendant » chargé de trouver une solution à la crise financière et économique en Europe. Qui sont les huit « sages » qui le composent ? Jacques de Larosière, co-directeur d’un groupe de lobby financier, ancien conseiller de BNP-Paribas ; Otmar Issing, conseiller de la banque Goldman Sachs ; Onno Ruding, conseiller de la banque Citygroup ; Rainer Masera, ancien directeur de gestion d’une filiale de Lehman Brothers ; José Peréz Fernández, employé d’une société de conseil aux grandes banques ; Lars Nyberg, président adjoint de la Swedish National Bank ; et Leszek Balcerowicz, champion de la dérégulation10.

M

MÉMORANDUM : Les Mémorandums of Understanding (MoU) sont des textes fixant le programme d’ajustement structurel que doivent suivre les États surendettés quand ils demandent des prêts exceptionnels aux institutions internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne…). En mai 2010, en échange d’un prêt de 110 milliards d’euros, un premier mémorandum est signé, entre d’une part, le chef du gouvernement grec et la Banque de Grèce et, d’autre part, par chacun des États membres prêteurs, la Commission européenne et le FMI. La BCE centralise les contributions de chaque État membre tandis que la Commission et le FMI contrôlent la mise en œuvre des réformes exigées (voir TROÏKA). En février 2012, un second mémorandum est signé pour la période 2013-2016 en échange d’un nouveau prêt de 130 milliards d’euros. Ces sommes sont déboursées par tranches, en fonction de la réalisation des objectifs par le gouvernement. Pendant les années à venir, c’est ce chantage trimestriel qui tiendra en haleine le public européen du « feuilleton grec » : l’État a besoin de chacune de ces tranches pour payer ses intérêts dus tous les trois mois. Juste avant l’échéance de ses traites, alors qu’au-dehors la colère populaire atteint des niveaux insurrectionnels, le gouvernement présente au Parlement un ensemble de réformes décidées au sommet des chefs d’État de la zone euro, mesures qui, si elles sont jugées suffisantes par la Troïka, débloqueront la tranche de versement nécessaire… Pour la semaine suivante. Dans les rues d’Athènes, le nuage de gaz lacrymogène a à peine le temps de se dissiper qu’un nouveau train de réformes est annoncé.

P

PIGS : à partir de 2008, il est devenu banal de désigner le Portugal, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne (et puis l’Italie) par l’acronyme anglophone « PIGS ». Quelques titres évocateurs parus dans la presse : « Pourquoi les cochons ne volent pas » (« Why Pigs Can’t Fly », Newsweek, 28/06/08) ; « Les “porcs” de la zone euro nous mènent tous à l’abattoir » (« Eurozone “pigs” are leading us all to slaughter »), The Telegraph, 5/02/10. Par un glissement à peine subtil, au lieu d’être menacé de son propre fait, le secteur bancaire est devenu la victime de pays flemmards et surendettés, opportunément montrés du doigt. « C’est précisément ce régime de focalisation de l’attention financière », constate l’économiste Frédéric Lordon, « qui, dans la situation présente de récession, jette les politiques économiques dans de parfaites impasses en exigeant d’elles d’impossibles réductions de dettes, et ceci, par le simple fonctionnement mécanique qui veut qu’une fois qu’un “problème” a été déclaré – fût-il imaginaire –,alors il lui faut impérativement une solution – mais elle, réelle11 ».

R

RÉFÉRENDUM : Le 30 octobre 2011, pour tenter de sauver sa peau malgré une forte pression populaire et une infime majorité parlementaire, Georges Papandréou, chef du gouvernement Pasok, annonce la tenue d’un référendum sur la poursuite des mesures d’austérité en Grèce. Si l’ancien Premier ministre est loin d’être un fervent démocrate, c’est néanmoins la seule fois, pendant la période 2009-2012, où l’idée de consulter la populace d’une manière ou d’une autre sera évoquée publiquement. Tollé général : les dirigeants européens, indignés d’avoir été pris à revers, obligent Papandréou à se dédire, sous peine de ne pas verser la prochaine tranche de prêts de 9 milliards. La presse condamne presque d’une seule voix la démagogie du chef d’État, qui démissionne une semaine après son annonce.

S

SOCIALISATION DES DETTES : Comment les dirigeants européens ont-ils réussi le tour de passe-passe consistant à transformer des dettes privées en dettes publiques ? Résumé en quelques étapes.

  1. En mai 2010, la Grèce se retrouve au bord du défaut de paiement. Au lieu de laisser les banques se débrouiller avec l’État pour renégocier ces prêts dont elles sont en théorie responsables, la Banque centrale européenne, à la demande de 47 banques européennes, se précipite pour racheter, sur les marchés secondaires, les obligations de la dette grecque dont les banques veulent se débarrasser (idem pour les obligations espagnoles, irlandaises, etc.)
  2. Au fil des plans de sauvetage de la Grèce, les dirigeants européens endettent successivement les États de la zone euro à hauteur de 110 milliards (mai 2010) et de 130 milliards (février 2012) pour permettre au pays de payer ses traites et de renflouer ses banques ainsi que leurs maisons-mères européennes.
  3. De décembre 2011 à février 2012, la BCE prête à 800 banques 1 000 milliards d’euros à taux presque nul pour les renflouer 12.
  4. En février 2012, l’Union européenne prête 100 milliards d’euros de fonds publics à la Grèce pour qu’elle rachète sa dette aux banques (voir HAIRCUT).

Bilan : à la fin 2012, la quasi-totalité des sommes dues par la Grèce au secteur bancaire ont été épongées par les États de la zone euro, ce qui a fait exploser leur dette publique.

T

TASK FORCE : L’une des matérialisations de la Troïka en Grèce, à laquelle s’ajoutent les contrôles trimestriels des commissaires européens et le bureau du FMI à Athènes. Créée en juillet 2011 lors du sommet de l’euro, cette « force opérationnelle » a pour mission d’accélérer l’ajustement du pays aux objectifs des mémorandums « pour construire une Grèce prospère et moderne13 ». La Task Force se compose d’environ 300 hauts fonctionnaires dépêchés par les États membres dans les différents ministères du pays en fonction de leurs « domaines d’expertise » respectifs. L’Allemagne se charge de la réforme de l’administration publique, de la santé et des collectivités territoriales ; la France s’occupe de la perception des impôts, etc. « Néanmoins, c’est à la Grèce d’avoir la volonté et le courage de changer », précise le premier rapport trimestriel14 ; « Nous travaillons pour les Grecs et avec les Grecs ! », assure un communiqué de presse15 ; « Nous ne sommes pas une force d’occupation », insiste le directeur, Horst Reichenbach, interviewé par le Financial Times16. Le coût de fonctionnement de la Task Force a été estimé à 1,2 millions d’euros par mois.

TROÏKA : Danse traditionnelle russe, attelage à trois chevaux ou cocktail associant cointreau, vodka et citron vert. Plus récemment, nom donné aux trois autorités politiques représentant les créanciers publics de la Grèce : le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Commission européenne. Ces instances emploient elles-mêmes ce terme pour se désigner.

Z

ZOMBIES : En février 2012, probablement pour rompre la monotonie des cortèges devenus quasi-quotidiens depuis quelques années, des milliers de manifestants-zombies ont déferlé, avec la lenteur sinistre des figurants d’un film de Romero, sur les artères chic de Thessalonique, maculant les murs de sanglantes formules et pénétrant dans les commerces pour ramper lugubrement vers les clients épouvantés. Toute une époque.


 

1. Commission européenne, Communication, « Growth for Greece », Strasbourg, 18/04/12.

2. « Task Force : Frequently Asked Questions », sur le site de la Commission européenne.

3. « Ces scandales incluent la vente, par Siemens et ses associés internationaux, du système antimissiles Patriot (1999, 10 millions d’euros en pots-de-vin), la digitalisation des centres téléphoniques de l’OTE-Organisme grec des télécommunications (pots-de-vin de 100 millions d’euros), le système de sécurité « C4I » acheté à l’occasion des JO 2004 et qui n’a jamais fonctionné, la vente de matériel aux chemins de fer grecs (SEK), du système de télécommunications Hermès à l’armée grecque, d’équipements très coûteux vendus aux hôpitaux grecs. » (« Grèce : tout un symbole de dette illégitime », Éric Toussaint, site du CADTM, janvier 2011).

4. Ibid.

5. Traité de prêt de 80 milliards d’euros entre la Belgique, l’Irlande, l’Espagne etc. et la République hellénique et la Banque de Grèce, 8 mai 2010, p. 15.

6. The Economic Adjustment Programme for Greece, rapport de la Commission européenne, Annexe 1 : « Informations à fournir », 26 mai 2010, p. 76.

7. Commission européenne, Occasional Papers 123, The Second Economic Adjustment Programme for Greece, First Review, décembre 2012, p. 30.

8. L’une des mesures incitatives pour encourager le secteur bancaire à participer à ce rachat consiste à assortir chaque nouvelle obligation d’un « titre PIB » permettant à son détenteur de toucher un intéressement direct aux futures performances économiques de la Grèce.

9. « How not to manage sovereign debt problems », juin 2011. http:/klauskarstner.blogspot

10. Cf. « Would You Bank on Them : Why shouldn’t we trust EU’s financial men ? », Rapport du Corporate Europe observatory, février 2009.

11. « Le commencement de la fin », sur le blog du Monde diplomatique « La pompe à phynance», août 2011.

12. L’opération est nommée Long term refinancing operation (LTRO). Cf éric Toussaint, « La BCE et la FED au service des grandes banques privées », Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, novembre 2012.

13. Site de la Commission européenne, « The Task Force for Greece ».

14. Commission européenne, Task Force for Greece : 1st Quarterly Report, 2011, p. 5.

15. http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-12-184_en.htm

16. « We’re not occupiers, says Greek Task Force », Financial Times, 25/11/11.

17. Dimitris Rapidis, « How much is Greece paying for the services of the Troïka ? », 14/10/12.